Le jour où j’ai cessé de croire au Père Noël

TraditionAlors que le fils de son amoureux a perdu une dent de lait, notre chroniqueuse Magali Jenny s'interroge sur les rites de passage et sur leur rôle dans la transmission des valeurs.

Les adultes «mentent» parfois aux enfants en leur faisant croire à la souris, au lapin et au Père Noël.

Les adultes «mentent» parfois aux enfants en leur faisant croire à la souris, au lapin et au Père Noël. Image: Reuters

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En tant qu’ethnologue, j’ai toujours été fascinée par ce que l’on appelle les «rites de passage». Innombrables, ils sont utilisés comme des marqueurs de moments importants dans la vie d’une personne et de son inscription dans la société. Ce sont principalement les changements, les fameux passages, qui sont signalés à l’aide de rituels.

Ainsi, ces derniers ne concernent pas uniquement les gens et leur évolution personnelle ou sociétale, mais également des instants et des endroits. Le franchissement de certains lieux de passage, comme les portes ou les ponts, s’accompagne à l’ordinaire de gestes ou de paroles particulières. Par exemple, on n’entre pas dans la maison d’inconnus sans y avoir été invité.

Les moments de passage sont eux aussi marqués; les saisons, les changements d’années, le début ou la fin des récoltes sont signalés par des rituels, souvent sous forme de fêtes.

L’enfance et ses rituels

Ce sont cependant les rites de passage concernant la place, le statut, le rôle des individus dans la société qui m’interpellent le plus: naissance, présentation aux autres membres, entrée dans un système religieux, passage de l’état d’enfant ou adolescent à celui d’adulte, union entre un homme et une femme, vieillesse et, au bout du compte, la mort. Tout s’accompagne d’un rituel particulier pensé pour maintenir la cohésion d’un groupe, régler des conflits et lui permettre d’exister en tant que tel avec ses propres valeurs.

L’enfance est jonchée de moments importants qui marquent les progrès du bébé, du petit enfant, de l’enfant qui grandit et devient finalement adolescent: renoncer à la lolette ou au doudou, aller sur le pot et apprendre la propreté, commencer l’école, dormir la première fois hors du domicile, apprendre à parler, marcher, écrire, lire, conduire un vélo, mais aussi recevoir le premier argent de poche, etc. Arrêter de croire à la petite souris, au père Noël, à St Nicolas, sont également des moments-clés.

Une maladroite petite souris

Il y a peu, le fils de mon amoureux a perdu une dent de lait. Ce n’était pas la première fois et il se réjouissait déjà du cadeau que la petite souris allait lui apporter pendant la nuit. Le papa avait tout prévu: attendre que l’enfant soit endormi pour déposer un DVD à la place de la dent.

Or, tout ne s’est pas déroulé de la manière escomptée. Bien qu’il fût très tard, le papa s’est fait prendre la main dans le sac ou plutôt sous l’oreiller. La découverte de junior a déclenché toutes sortes de sentiments, parfois contradictoires.

D’une part, il était très fier d’avoir surpris son père et, de l’autre, il n’était pas très heureux d’avoir été grugé. Il nous reprochait de lui avoir menti (ce qui n’est pas faux) et cette constatation a semé le doute dans son esprit.

Et le lapin de Pâques?

Et puis ce fut au tour du lapin de Pâques d’être soupçonné… Les arguments étaient solides: comment un lapin, doté de si petites pattes peut-il porter des œufs en chocolat dans un panier? Comment sait-il les adresses de toutes les maisons abritant des enfants? Nos théories hasardeuses n’ont pas convaincu.

Il ne manquait plus que le père Noël, et les questions ne tardèrent pas à fuser. Plus nous développions et plus la déception grandissait. Finalement, nous avons tout avoué. Oui, tout. Et tout avouer signifie aussi expliquer pourquoi les adultes «mentent» parfois aux enfants en leur faisant croire à la souris, au lapin et au Père Noël.

Et là, je me suis demandé pourquoi nous nous évertuons à perpétuer ces fables. La réponse est probablement dans le mot «perpétuer», car la tradition, comme les rites de passage, est propre à chaque culture et permet de transmettre des valeurs.

Dans ce cas particulier, l’important est d’enseigner à l’enfant que tous les mensonges n’ont pas la même incidence et que certains permettent d’offrir du rêve et de prolonger l’insouciance. Mais un enfant connaît-il vraiment la valeur du rêve?

Finalement, et pour revenir aux rites de passage, c’est en mettant l’enfant dans la confidence et en lui expliquant qu’il ne faut pas vendre la mèche aux plus petits que ce dernier fait un premier pas vers le monde des adultes et vers la réalité. Il change de statut: du tout petit crédule, il devient le grand, le gardien d’un secret que les adultes ont bien voulu lui confier. Il est chargé d’une mission: protéger les plus jeunes.

Certains mystères demeurent…

La pilule étant passée tant bien que mal, la vie reprit son cours et, quand une autre dent vint à tomber, plus question de petite souris, ni d’explications troubles.

Et pourtant… Il y a quelques jours, nous regardions en famille un de ces bêtisiers dont la télévision nous abreuve juste avant les vacances. A l’image, un jeune garçon explique devant une maman gênée et un animateur amusé «comment on fait les bébés».

Les mots sont enfantins, mais la vision est claire ! Junior éclate de rire et se tourne vers moi: «Ce n’est pas vrai, hein? Ce n’est pas comme ça qu’on fait. Il raconte n’importe quoi !» Le regard est interrogateur. Lâche, je m’entends lui répondre: «Ah, mais je ne sais pas, moi, demande à papa !»

A l’heure où j’écris ces lignes, le papa hésite encore entre la vérité crue et la fable des abeilles butinant les jolies fleurs.


Magali Jenny (Photo: Carlo Sanna) est l'auteure du best-seller «Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande», paru aux éditions Favre en 2008 et réédité onze fois depuis. Cette passionnée d'ethnologie vient d'obtenir son Doctorat en Science des religions du Département des sciences de la société, des cultures et des religions à l'Université de Fribourg où elle vit. Les Quotidiennes sont ravies d'accueillir sa plume!

Créé: 14.07.2014, 14h08

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