Oh my God, j'ai le mal du pays!

Partie INotre nouvelle chroniqueuse Célia Héron, journaliste installée à Boston aux Etats-Unis, où il fait actuellement un froid historique, nous parle de ce qui lui manque cruellement là-bas: la fondue.

La fondue moitié-moitié manque cruellement à notre chroniqueuse Célia Héron installée à Boston.

La fondue moitié-moitié manque cruellement à notre chroniqueuse Célia Héron installée à Boston. Image: Keystone

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Cela faisait des mois que j’en rêvais. Depuis, en fait, que j’avais quitté la Suisse. Souvent, la nuit venue, je regardais tomber la neige sur les trottoirs de Boston, j’observais les arbres grelotter sous leur couverture de givre, les maisons illuminées comme dans les films, et j’espérais vainement. Je rêvais du mariage parfait. Le seul, l’unique, celui du Gruyère et du Vacherin.

Le Gruyère et le Vacherin me prendraient par la main pour m’emmener danser dans leur ronde onctueuse, entre le vin, la muscade, et cette petite pointe de kirsch qui fait toute la différence. Et quelque part entre le crémeux du fromage, les joues rougies au caquelon et les rires croustillants, le bonheur.

Glacée à l’arrêt de bus avec mon latté-caramel-macchiato-no-sugar-soy-milk-whipped-cream en guise de bouillotte, je sentais la nostalgie de la fondue m’engourdir comme le froid, petit à petit, comme si tous les regrets et tous les doutes s’épaississaient en religieuse au fond du caquelon. La fondue était devenue la Suisse, le mal du pays en synecdoque me faisant regretter Lausanne à m’en rendre les yeux humides (ou bien étaient-ce les -21,5°C?).

La fondue dans la soute

J’avais épuisé toutes mes réserves - la vraie, celle du fromager qui fait passer par comparaison le mélange de supermarché pour une bouille tiédasse - quelques semaines seulement après avoir quitté Lausanne. Logiquement, je m’étais donc repliée sur mes derniers espoirs et avais tenté de convaincre une compatriote expatriée qui rentrait au pays pour Noël de me ramener un paquet ou deux, cachés en soute. Une mule d’un jour.

«Mais s’ils m’arrêtent à la douane de Boston?»

-Je crois que c’est légal, non? Et puis, au pire, t’es pas obligée de la déclarer!

-Ils fouillent au hasard de temps en temps à l’aéroport… s’ils la découvrent, je fais quoi?

Déjà, elle se rongeait les ongles, gagnée par l’anxiété de mon plan périlleux.

-Moi, dans le doute, en arrivant, j’avais écrit «fondue set» sur ma déclaration à l’aéroport : j’ai embrouillé tout le monde, BAM !, c’est passé.

-Faut pas déconner avec la douane ici, j’ai mis trop de temps à obtenir mon permis de travail pour me faire renvoyer à cause de ta fondue».

La peur qu’engendrait la douane américaine était plus forte que mes espoirs de trafic de Gruyère-Vacherin. Il m’avait fallu PROUVER la légalité de cette entreprise, puisque personne ne voulait risquer son visa pour garantir mon bien-être (DAMN, n’avais-je donc aucun ami?).

Le poème des douanes

Suite à notre conversation, j’avais découvert, triomphale telle la Justice elle-même, que les gardes-frontière ne devraient pas l’emmerder (excusez le terme) si elle me ramenait ma fondue.

On pouvait lire sur le site des US Customs and border protection: «le fromage solide (dur ou à pâte semi-molle, qui ne contient pas de viande), le beurre, l’huile et les produits contenant des cultures laitières tels que les yaourts et la crème aigre ne sont pas limités. La fêta, le brie, le camembert, les fromages en saumures, la mozzarella et la mozzarella de bufflonne sont autorisés (USDA Animal Product Manual, Table 3-14-6). (…) Les fromages liquides (…) et les fromages coulants comme la crème épaisse ne sont pas autorisés depuis les pays touchés par la fièvre aphteuse. Le fromage contenant le la viande n’est pas autorisé selon le pays d’origine.» Je lui avais illico transmis ce poème en espérant qu’elle en ferait bon usage.

Deux semaines déjà. Elle était rentrée à Boston hier, j’avais rendez-vous avec elle ce soir. Dans le bus qui m’emmenait chez elle, je rêvais donc, encore et toujours mais plus que jamais, de ma réconciliation avec l’hiver. Enfin.

Le chocolat de consolation

«J’ai quelque chose pour toi!» m’annonça-t-elle après trois bises en mettant la main dans son sac. Mon cœur allait me lâcher.

-TADAAAA !

Dans sa main, trônait une petite boîte de chocolats à l’ancienne. «Et regarde, il y a même ceux aux bricelets

J’avalai ma salive en souriant du sourire coupable des ingrats. «Merci ! Alors ça… ça, c’est une surprise !»

Ouvrir la boîte, déchirer le petit papier faisant de chaque chocolat un cadeau miniature, l’écouter me parler de son voyage «et le restaurant gastronomique de Sierre, et le ski, et la dégustation de vin, et…». Je réalisai que si la nostalgie s’était cristallisée au fond du caquelon, c’était aussi et surtout parce qu’elle avait besoin d’être partagée. Autour d’une boîte de chocolat, c’était aussi bien, finalement.

Créé: 15.01.2014, 04h08

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