Oh My God, never again aux USA sans assurance maladie

Notre chroniqueuse basée à Boston a dû affronter le calvaire des urgences après un méchant accident de vélo. Une expérience difficile avec un coude en mille morceaux...

Image: AFP

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Couic, Couic, Couic. Ça fait Couic à chaque mètre de couloir en lino qu’avale mon fauteuil roulant en faux cuir rouge effiloché. Et moi assise dedans, à observer les gens courir dans tous les sens vers leur avion en tirant la gueule et leurs valises.

Et lui qui se mord les lèvres en poussant la chaise vers la sortie tout en gérant la catastrophe à grands coups de téléphone internationaux. Je regarde dans les yeux ceux qui me regardent pleurer toutes les larmes de mon corps en mode there is no tomorrow. Et là je me dis : WHY ?

Aïe, ça fait très mal

Comme tu l’auras remarqué, toi, lecteur assidu, je n’ai jamais été hyper à l’aise sur deux roues – ni sur deux skis, ni sur une planche de bois qui roule, ni sur une planche de plastique qui flotte, sur quoi que ce soit susceptible de se mettre en mouvement contre ma volonté. Et pourtant, quand L’Homme De Ma Vie m’a dit «allez viens, on va faire un tour à vélo» alors qu’on passait 48 heures à DC pour fêter le fait que j’avais survécu à une grippe-sinusite de trois semaines post Polar-Vortex, me suis-révoltée ? Me suis-je interposée ? Ai-je crié au scandale ?

Non. J’ai pensé : si des singes de cirque peuvent faire du vélo sur un fil suspendu dans le vide, je peux tenter deux roues sur du bitume. Well. Watch and learn, you genius. Non seulement je monte sur le vélib de DC, mais en plus j’ai l’idée spectaculaire de dire «viens, on passe par là pour changer», pointant du doigt une route en pente raide sans piste cyclable, moi qui suis sans casque, moi qui sais à peine faire du vélo, attends, tu crois quand même pas que j’ai peur de l’inconnu.

Imaginez alors ma surprise quand : 1. Je note qu’il y a une voiture juste derrière moi 2. Mon vélo s’arrête tout seul, ce chacal 3. Je fais un vol plané sur le-dit bitume

Self-control de mise

Essayant de toutes mes forces de ne pas mourir bêtement écrasée par la BMW d’un Congressman en mode Zoe Barns de House of Cards mais sans la gloire journalistique, je me traîne jusqu’au trottoir. La voiture s’arrête, un latino accourt en criant « Madre de Dios », « MADRE DE DIOS I saw your purse ! I watched you fall as I was driving! Your purse got caught in the front wheel ! Madre de Dios ! » L’Homme De Ma Vie, qui était loin devant, revient en disant « Mais qu’est ce que tu as fait » et je travaille sur mon self-control afin de ne pas les éborgner tous les deux de ma main vaillante.

Après une petite crise de larmes TU-RENDS-COMPTE-J-AI-FAILLI-CREVER, je ne peux plus plier le bras gauche mais je m’auto-convaincs que « c’est pas si grave » (Nooon…). Peut-être que c’est normal ? (Ouiiiii…). L’Homme De Ma Vie me suggère d’appeler mon rédacteur en chef tout de suite pour lui dire que je ne pourrai pas travailler le lendemain. QUOI ? AH NON, NO WAY ! Je vais pas EN PLUS être absente, pas après ma grippe-sinusite de 8 ans. Bon.

On met de la glace, on rend les velib, on attend en prenant un verre d’eau au Pain Quotidien. Ah. Ça devient bien bleu quand même. Ouiii mais ça arrive. Ah. Ça chauffe sévère. Hein, ça arrive ? Ah. Mon coude a la taille d’un pamplemousse… Non? Ah, j’ai des spasmes bizarres dans le bras toutes les cinq minutes. Hmm….

Le bal des urgences

Comme j’ai peur, j’appelle ma maman (réflexe intéressant à 27 ans et deux mois compte tenu du fait qu’avec 6000 km et 6 heures de décalage horaire entre nous elle ne peut pas exactement me sauver). Sa conclusion : «MAIS VA AUX URGENCES, BORDEL.» C’est fou comme les mères ont cette lucidité propre aux esprits supérieurs. Mais je refuse. L’hôpital ? à Washington DC ? Je m’imagine assise pendant 12 heures avec des gens poignardés gisant sur le parvis parce qu’ils n’ont pas d’assurance, les pauvres. Rater mon avion pour Boston le lendemain à l’aube. Être en retard pour le travail. Hors de question.

Puis arrive la nuit, la douleur à te tordre les boyaux, et les spasmes qui me font dire que ce serait quand même con de perdre l’usage de ma main gauche, parce qu’après je devrais appeler mon rédacteur en chef pour lui expliquer que je ne pourrais plus travailler du tout, jamais.

Je suis donc aux urgences vers minuit, au grand soulagement final de L’Homme De Ma Vie, qui appelle en chemin l’assurance juste pour être sûr» –parce qu’il est Allemand et qu’il pense donc à faire ce genre de choses de l’autre monde. On arrive aux urgences et je m’installe. Bonne nouvelle: pas de poignardé. Personne n’a l’air de s’être fait tirer dessus en achetant des bonbons avec un sweat à capuche. La moins bonne nouvelle est que juste quand j’inscris mon nom, l’assurance rappelle. «Il semblerait qu'il y ait un problème avec votre contrat d'assurance. Vous n'avez qu'une assurance bagages. Si vous pouviez attendre demain matin pour parler à un manager...». Ah… le légendaire sens de l’humour des experts en assurance!

Mauvaise assurance

Wait. It’s a joke, right ? Et bien, non, as it turns out. Ils se sont trompés et au lieu de m’envoyer le même contrat que L’Homme De Ma Vie, ils m’ont envoyé un contrat d’assurances BAGAGES. J’ai bien reçu la confirmation «WELCOME ! CONGRATULATIONS !» mais je n’ai pas relu tout le contrat. Et soudain le singe du cirque me pointe du doigt et se marre doucement.

Un médecin me dit « Ça peut attendre, si vous voulez régler vos histoires d’assurance, mais…It doesn’t look good». NO. KIDDING. Je me repasse le film de mes copines qui accumulent les factures à 10’000 dollars pour un IRM et soudain je me vois ruinée à vie, travailler comme une esclave pour rembourser ma dette de deux millions de dollars à un sombre hôpital américain à cause d’un fucking bike et soudain je crois que je me sens mieux. Je dis «non non, on va voir comment je me sens demain». «Are you sure ? You have only one arm, you know» Well… technically…

Bref, on rentre. On ne dort pas. Je serre les dents et j’appelle mon rédacteur en chef pour lui annoncer que je ne vais pas pouvoir travailler. Le jour se lève. On prend le métro. On prend un fauteuil roulant à l’aéroport de DC et l’avion pour Boston. Un autre fauteuil roulant à l’atterrissage, Couic, couic, couic. Et là, dans le hall de l’aéroport de Boston, à H+20, je pète un câble. Je veux aller aux Urgences. TOUT DE SUITE. NOW. NOW I SAID !

Série noire

D’accord, on y va. On nous conseille d’éviter les principaux hôpitaux «ça va vous couter des dizaines de milliers de dollars». On nous conseille d’aller aux «Urgent Care» du MIT. Personne ne sait vraiment où c’est, donc le taxi nous dépose devant le campus MIT, qui est à peu près grand comme Zurich, inspire, expire. «Ah oui! Le Urgent Care, c’est derrière le Media lab, vous allez toujours tout droit, puis à gauche, puis tout droit, puis à droite, puis vous entrez dans le premier bâtiment…» On marche, je pleure, on marche encore.

Après 20 minutes on croise la police du campus. Je dois avoir l’air fraiche comme la rosée, parce qu’ils nous demandent s’ils devraient appeler une ambulance. Je me souviens de l’article du NYTimes sur le prix des ambulances, et je refuse. On marche encore, je pleure toujours. On y est.

-Hello! (Hôtesse qui a autant de compassion qu’un gardien de Guantanamo) Are you an MIT Student ? - No. - Well in that case we can’t help you. - I… I am in a lot of pain. Really. Like 15 out of 10. - (Homme De Ma Vie qui craque) YOU NEED TO GIVE HER MORPHINE, LOOK AT HER ARM, SHE’S BEEN ON IBUPROFENE FOR 24 HOURS. - We can’t help you if you’re not MIT students. Are you employed by MIT ? Harvard ? - YES, HARVARD. - You should go to Harvard Urgent Care if you are a Harvard employee, sir. Is your insurance through Harvard ? - NO ! LOOK AT HER ARM YOU MUST DO SOMETHING. - Oh… (air un peu dégouté) Oh god. - YES ! EXACTLY. - Let me call you a cab. You have to go to Cambridge Hospital right now. She can’t stay like this ok ? - NO SHE CAN’T.

Rien de tel qu'un peu de morphine

Long story short-ish, on arrive à Cambridge Hospital et on est pris en charge tout de suite. Par un médecin qui dit «je reviens». Puis par our BFF le Financial Adviser. «Donc... je crois comprendre que vous n'avez pas d'assurance maladie. Vous savez, nous pouvons étaler vos paiements sur plusieurs mois...» Blablaba. A ce stade, j’ai en boucle les mots WHATEVERFUCKYOUGIVEMEMORPHINE. Je signe le papier qui dit à peu près la même chose («je soussignée moi-même comprends que je suis responsable de payer pour tous les soins jusqu'à ma mort etc»). Et SEULEMENT ENSUITE, je vois un comprimé de morphine. GLORY GLORY SHINE ON ME !

Je fais des radios. «OUCH.Mademoiselle... il va falloir vous opérer.» J’ai trois fractures du petit os rond au bout du coude qui fait super mal quand toi, lecteur assidu, tu te cognes contre le cadre du lit, alors imagine quand il est en 4 morceaux. Et une fêlure sur un autre. - Donc ça me coûtera combien ? 5’000 dollars ? 50’000 dollars ? 5’000’000 dollars?

Personne ne peut nous répondre. «Aucune idée». «Plusieurs dizaines de milliers de dollars, peut-être. On ne peut pas opérer maintenant parce que c’est trop enflé de toutes façons. Donc prenez un jour ou deux pour réfléchir et revenez vers nous. En attendant, prenez autant de morphine que nécessaire.» - (Moi, high on morphine, voyant des licornes voler autour de l’Homme De Ma Vie) Bon bah… qu’est ce qu’on fait ? - Je crois qu’on devrait aller chez moi en Allemagne demain et te faire opérer là bas. - (Moi, voyant des licornes lécher mon coude) Ouais. Grave. Trop bien.

C’est là que j’ai dû appeler mon rédacteur en chef pour lui expliquer que je serai absente pendant deux mois, en gros. Et ma maman pour lui dire qu’on allait se voir très bientôt si elle avait envie de faire un petit détour par Franckfort. Surprise.

Je te passe, à toi lecteur assidu qui est allé jusqu’au bout de ce post de blog, les effets secondaires de la morphine et la nuit à vomir dans les toilettes, le vol le surlendemain vers l’Allemagne qu’on a failli rater (couic couic couic), les huit heures d’avion avec un os en quatre, ma peur panique de me faire anesthésier et de ne pas me réveiller, la grosse infirmière allemande dans son uniforme vert qui me parle dans la salle de réveil et moi qui ne comprends rien mais qui tiens bon en me disant JE SUIS VIVANTE ET JE POURRAIS DONC MANGER BIENTÔT DE LA FONDUE! et à notre retour, la facture de l’hôpital américain de 2500 dollars pour les trois radios et le comprimé de morphine.

Let me just tell you: Européens, mesurez votre chance !

Créé: 28.07.2014, 10h45

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