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L’invitéBons sentiments, victimisation et éclatement identitaire

Pierre Aepli commente les réactions qu’a provoquées le meurtre de George Floyd.

Quelques semaines après la mort de George Floyd, l’indignation provoquée par ce drame reste vive. En Suisse, comme dans d’autres pays européens, on continue à manifester contre le racisme et les violences policières. Bien que les situations ne soient pas comparables à celle des États-Unis, les protestataires n’échappent pas à la tentation de l’amalgame. L’Amérique pèse si lourd dans nos représentations qu’elle influence nos façons de voir et de réagir. Il est alors utile de prendre un peu de distance et d’aborder les événements en dégageant trois niveaux d’approche s’inscrivant dans des espaces, des temps et des degrés de généralisation différents.

Le premier est celui de la révolte devant le comportement inique des policiers de Minneapolis. L’émotion qui s’exprime est saine, spontanée et viscérale mais elle tend, sans aucune nuance, à transposer chez nous des attitudes et des comportements liés à des conditions et à un environnement qui nous sont étrangers.

«Les droits de l’homme universels cèdent le pas aux droits attachés à des états spécifiques»

On passe à un stade supérieur quand les pourfendeurs habituels du «système» et ceux qui se proclament victimes de telle ou telle injustice, inégalité ou discrimination en raison de leur race, de leur religion ou de leur genre, veulent tirer profit des circonstances. Les premiers à des fins politiques, les seconds pour obtenir des droits ressortissant à leur statut particulier. Ces derniers ne raisonnent pas en termes d’individus mais de communautés. Les droits de l’homme universels cèdent le pas aux droits attachés à des états spécifiques.

Un pas supplémentaire est accompli lorsque des leaders communautaires et quelques idéologues prônent une société organisée en fonction de groupes identifiés par leurs caractéristiques et non par leur intégration dans un ensemble.

Cohésion menacée

Au-delà des comparaisons pas toujours judicieuses et des amalgames entre les violences et les discriminations aux États-Unis et en Europe, nous devrions nous inquiéter des effets délétères de l’idéologie américaine de la diversité et de la concurrence victimaire qui lui est associée. En n’inscrivant plus l’individu dans un projet commun mais en l’enfermant dans ses particularités, elles représentent une menace pour la cohésion de nos sociétés. Leur acceptation sans aucun esprit critique par certains milieux universitaires, intellectuels et politiques interroge.

Les chocs culturels et moraux précèdent les changements qui se produisent ultérieurement sur d’autres plans. Les politiques néolibérales du président Reagan et de Madame Thatcher peuvent ainsi être comprises comme des conséquences de la révolution libertaire de 1968. Une question se pose alors: les excès de l’idéologie de la diversité conduiront-ils à l’éclatement de nos sociétés, où des communautés cohabiteront dans l’indifférence ou, plus vraisemblablement, s’affronteront dans la violence? Ce qui se passe en Amérique et dans les banlieues françaises préfigure-t-il l’avenir?