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Rentrée littéraireCamille Laurens, drôle de «Fille»

Jurée Goncourt auréolée de prix prestigieux, prof de lettres, critique et présidente du 11e Livre sur les quais à Morges, la Française sort aussi un roman.

Romancière, jurée Goncourt, présidente de Livre sur les Quais à Morges, Camille Laurens se dédouble à la rentrée.
Romancière, jurée Goncourt, présidente de Livre sur les Quais à Morges, Camille Laurens se dédouble à la rentrée.
Francesca Mantovani/Gallimard

Tout respire littérature chez Camille Laurens. Et tant pis si comme l’énonce une des héroïnes de «Fille», son dernier roman: «La vie, c’est pas gaufrette!» En cette rentrée littéraire pas comme les autres, la baroudeuse des âmes féminines s’enthousiasme du pouvoir de la littérature face à l’adversité. «Les mots peuvent agir, contre le cercueil du temps, l’inertie des croyances, même vous alléger comme un ensoleillement.»

Refus du marasme

La présidente du 11e Livre sur les quais à Morges refuse de croire au marasme de la branche. Des éditeurs plus frileux pour cause de trésorerie dégradée – 511 sorties contre 524 l’an dernier, plus de locomotives que de découvertes, moins 17,7% de premiers romans? «Cela reste une transition modérée. Je m’inquiète plus de l’écart creusé entre best-sellers mirobolants et titres pointus. La zone médiane jadis riche en découvertes, s’étrique en faveur du «tout ou rien.»

La nouvelle jurée de l’Académie Goncourt savoure néanmoins l’excellence du cru. «Pour l’heure, nous discutons sur Zoom. Mais je suis prête à me battre mordicus pour mes coups de cœur!»

«La langue française, c’est mon dada»

Dans «Fille», Laurence Barraqué se raconte. Née en 1959 en province, à peu près comme l’auteur Camille Laurens, elle sait que son père regrettera toujours le garçon qu’elle n’est pas. S’ajoutent les mains baladeuses d’un Tonton, la perte d’un bébé, l’incompréhension d’un époux. Être une fille, avoir des filles, comment faire? Les émotions valdinguent, hérissent d’épouvante avant d’emporter. Interview.

«Fille», drôle d’appellation.

Tout à fait intrigante, c’est vrai. Je voulais expliciter cette multiplicité de sens infériorisants, fille de quelqu’un, de joie, courir les filles. Ce vocabulaire négatif demeure dans la langue, même dans les années 1960. Nous reproduisons tant ce que nous avons connu: vous avez joué avec une poupée en robe rose, vous irez vers ce modèle.

L’héroïne vous dédouble. Pourquoi refusez-vous de parler d’autofiction?

Le terme évoque le déballage narcissique, un repoussoir complet! J’entends souvent les écrivains d’ailleurs: «Moi je ne fais pas de l’autofiction», comme pour souligner qu’ils ne mangent pas de ce pain-là. En soi pourtant, cette «écriture de soi» me passionne, ce filtre qui se crée avec l’intime dès que vous commencez à écrire.

Pourquoi écrivez-vous, pour échapper aux souvenirs?

Mais le pouvons-nous? J’ose croire que ça change. En deux, trois générations. Pour la première fois, la fille de l’héroïne s’exclame: «C’est merveilleux, une fille!» Et c’est la dernière phrase d’un roman qui commençait par un «C’est une fille» dépité, comme un pis-aller. Toujours cette supériorité du garçon.

Toujours ce motif de l’inégalité, en creux ou saillant. Le préméditez-vous?

C’est mon sujet à l’évidence. Au-delà, avant de me lancer, je dois, comme un architecte, voir à quoi ressemblera le bâtiment. Comme je commence par la fin, ça me rassure de savoir que j’irai au bout.

Aviez-vous prévu l’issue, si légère après la noirceur?

J’ai ressenti cet éblouissement en écrivant, je l’ai poursuivi. Plus qu’un exorcisme, un pardon, j’y voyais une force nouvelle. En ce sens, on peut parler de roman initiatique. Les épreuves, même tragiques, construisent l’acquisition de la puissance.

Est-ce la fonction de la littérature?

Ah oui! Son don principal consiste à transmettre le pouvoir des mots. C’est mon dada, ma matière première. J’ai sorti trois recueils sur la langue française, c’est mon argile que je pétris, étire, analyse. Tenez, le mot «sexe», qui donne sa racine à «sectionner», n’est-ce pas intéressant! En même temps, vous pouvez vous amuser à donner de fausses étymologies, en jouer comme d’une boîte à outils.

Jusque dans l’usage du «tu», du «elle».

Oui, je les utilise comme une vis, un clou, une clé de douze ou seize. Il y a du bricolage dans l’écriture. Suis-je plus à l’aise à la première ou la troisième personne, à quelle distance? Il faut de la confiance en soi pour se risquer à peut-être larguer son lecteur.

D’où vient cette expression «avoir l’air d’une fraîcheur»?

Je l’ai empruntée à ma fille au temps du lycée, une de ces créations verbales d’époque qui montrent la vitalité de la langue mouvante dans le monde courant. J’adore!

Présidente au salon de Morges, jurée Goncourt, auteur en vue. Comment voyez-vous la rentrée?

Je n’avais pas prévu de sortir «Fille» en pleine rentrée littéraire, le coronavirus l’a décalé. Au-delà, je savoure de n’avoir que des activités littéraires, j’y ai toujours aspiré. J’ai étudié les lettres, enseigné, écrit des essais, des critiques. Présidente… ça me permet de témoigner de l’importance de l’écrit. J’ai eu tant de plaisir de voir les lecteurs faire la queue devant les librairies qui rouvraient.

C’est quoi un «bon» prix Goncourt?

De préférence une découverte plutôt qu’un auteur célébré. J’ai siégé au Prix Femina et c’était jubilatoire de lancer un nouvel écrivain. Mais un Goncourt se doit de coller à un profil, une dimension historique qui embrasse large, se lie à une époque. Que cela ne soit pas tiède, surtout!

«Fille», Camille Laurens, Éd. Gallimard, 225 p. 11e Le Livre sur les Quais, Morges, 4 au 6 sept. www.lelivresurlesquais.ch