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Trente ans de sons et d’imagesCaribana, le «petit» festival s’offre un gros livre

Né d’un giron tropical, l’un des rendez-vous majeurs de l’été musical romand a connu un destin aussi unique que mouvementé. Coup d’œil dans le rétro avec son président et cofondateur Tony Lerch.

En juin 2009, Charlie Winston électrise la grande scène en point d’orgue d’une des éditions les plus réussies de Caribana, qui réunit plus de 30’000 personnes au total.
En juin 2009, Charlie Winston électrise la grande scène en point d’orgue d’une des éditions les plus réussies de Caribana, qui réunit plus de 30’000 personnes au total.
LIONEL FLUSIN

C’est une «orgie» nyonnaise d’un week-end qui influença un giron de jeunesse qui se réinventa en fiesta caribéenne qui devint festival. Caribana aurait eu toutes les bonnes raisons de rester le souvenir équivoque de turbulentes soirées partagées au gré des années 1980 par une poignée d’amis. Trente ans plus tard, un beau livre vient au contraire témoigner de l’ampleur et de la longévité de l’un des principaux rendez-vous musicaux romands: 232 pages au total pour lier en textes et en photos toutes les mutations du festival de Crans-près-Céligny, avec ses succès, ses trouilles, ses coups de maître et ses coups de gueule.

À la barre, timonier bien plus réservé mais pas beaucoup moins historique que ses pairs nyonnais et montreusien, se tient Tony Lerch, 55 ans dont trente en président bénévole de Caribana. Il était là en mai 1983, quand la Fête des Caraïbes rassembla 40’000 personnes dans les rues de Nyon. «J’aimais cette musique, j’aimais aussi organiser des événements. Cette fête nous a donné l’inspiration pour créer un «giron tropical» en 1988, qui connut un grand succès.» Rebelote deux ans plus tard, cette fois au port de Crans, au club Nautique, sur les rives d’un lac que Paléo avait déserté l’année précédente, poussé par son succès vers les campagnes. Dans ce coin de pelouse et d’eau qui fera son charme aussi bien que sa limite, Caribana vient au monde le 1er juin 1990 sur les déhanchés de salsa mais aussi… d’un défilé de maillots de bain, dont le livre déploie les plus beaux modèles. La première édition, d’un budget de 50’000 francs, réunit 2000 curieux en trois soirs.

L’équipe du comité en 1995. Le président Tony Lerch est tout à droite.
L’équipe du comité en 1995. Le président Tony Lerch est tout à droite.
Michel Perret/La Côte

«C’était très local, avec une programmation axée sur les Caraïbes, puis l’Afrique et le reggae, et aussi pas mal de groupes qui passaient en Repérages sur Couleur 3, se souvient le président. Peu à peu, aussi à cause du déclin de groupes fédérateurs comme Zouk Machine et Kassav, on s’est tourné vers des choses plus pop. Le public augmentait chaque année, on a vite dû se donner de nouvelles ambitions. Cela a souvent créé des tensions entre des gens du comité qui voulaient rester petit, avec des billets d’entrée à 20 francs, et ceux comme moi qui voulaient viser une programmation internationale, avec le budget que cela implique», détaille le patron de fiduciaire au civil.

Sous tente et en format world, les premières éditions faisaient la part belle aux musiques caribéennes et africaines. Ici en 1993.
Sous tente et en format world, les premières éditions faisaient la part belle aux musiques caribéennes et africaines. Ici en 1993.
Michel Perret/La Côte

Écrit par Rodolphe Haener, journaliste à «La Côte», «Caribana, trente ans les pieds dans l’eau» reflète cette évolution au fil de ses pages. Le public qui enfle, jusqu’aux 8000 personnes par soir que peuvent désormais accueillir le terrain et ses deux scènes. Les groupes qui gonflent – en matériel, en renommée et aussi en cachet. Les budgets qui implosent sur le modèle d’un marché du live ultraconcurrentiel. Les tensions qui explosent, parfois, parmi des bénévoles tiraillés entre le souvenir «relax» des premières années et l’exigence de professionnalisation qu’implique le nouveau rang du festival. Tony Lerch se souvient de deux éditions charnières: «En 1995, quand on a investi la nouvelle parcelle qui nous permettait de sortir de l’espace bricolé du port. Et en 2005, quand Moby, alors une superstar, a accepté de venir et nous a installés sur la carte des festivals qui comptent. Les années qui suivirent, jusqu’en 2010, ont été de grandes années.» Un premier record de fréquentation de 32’000 spectateurs est alors établi.

«On bosse sur l’édition 2021. On sera prêt.»

Tony Lerch, président de Caribana

La seconde décennie sera plus mouvementée. L’essor régulier du Caribana continue d’alimenter les débats sur son ADN. À l’interne, certains quitteront le navire. «On a connu des flottements en concentrant trop nos efforts sur les sponsors et les tourneurs internationaux, pas assez sur le public», admet Tony Lerch. En 2012, celui-ci doit de plus affronter la Municipalité qui menace de ne plus louer sa parcelle en début d’été et demande au festival de déménager ou de changer ses dates. Un «terrain» d’entente est trouvé avec la pose d’un gazon synthétique afin de protéger le site, mais Caribana vivra deux ans sur le fil. «La survie était en jeu. Il fallait se battre durant toute l’année avant même d’arriver au festival. On aurait préféré mettre nos forces ailleurs, d’autant plus que le Paléo et le Montreux Jazz ne nous faisaient pas de cadeaux niveau programmation. Ma femme m’a beaucoup aidé, moi j’étais sur les genoux. En 2013, on a signé les Queens Of The Stone Age, alors le plus gros groupe en tournée, et on était à nouveau dans le coup.»

Une édition en 2021

Très complet, gorgé d’anecdotes savoureuses et fuyant le panégyrique en ne snobant ni les difficultés organisationnelles ni les concerts ratés, l’ouvrage se lit comme l’aventure singulière d’un petit festival devenu grand et comme le reflet de trente ans de transformations du marché du live, d’un bricolage faussement naïf à un business sans concession. Une publication encourageante alors que Caribana, comme ses pairs, n’a pas connu d’édition en 2020 – sans salarié fixe mais avec des mandataires, il a reçu 200’000 francs du fonds Covid pour alléger ses pertes, une somme jugée trop courte par Tony Lerch, qui déclare pour l’année qui s’achève des frais de fonctionnement de 500’000 francs sur un budget de 2,5 millions. «On bosse sur l’édition 2021, assure le président. Pour nous, elle aura lieu. Notre public est fidèle, nous avons dû rembourser seulement 12% des billets. On a un plan sanitaire, une programmation, on est prêt. On en dira plus après les Fêtes.» Le temps aux 700 exemplaires du livre de trouver leur place sous les sapins.

Le terrain de toujours de Caribana, sorti de l’enclave stricte du port de Crans-près-Céligny en 1995 pour s’étendre dans les jardins. Huit mille personnes peuvent s’y ébattre.
Le terrain de toujours de Caribana, sorti de l’enclave stricte du port de Crans-près-Céligny en 1995 pour s’étendre dans les jardins. Huit mille personnes peuvent s’y ébattre.

«Caribana, 1990-2020», disponible sur le shop de www.caribana-festival.ch