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SOS Méditerranée«Ce manque d’empathie me dégoûte»

Nicholas Romaniuk était l’un des sauveteurs présents à bord du bateau transportant 180 migrants qui a finalement pu accoster en Italie lundi après plusieurs jours sans réponses des autorités. Il raconte les tensions qui ont agité le navire avant le débarquement.

Nicholas Romaniuk (au centre) en août 2019 lors d’une opération de secours entre Malte et Lampedusa.
Nicholas Romaniuk (au centre) en août 2019 lors d’une opération de secours entre Malte et Lampedusa.
AFP

Les sauveteurs de SOS Méditerranée sont en quarantaine après avoir lancé pour la première fois l'état d'urgence sur leur bateau et pu débarquer 180 migrants après plusieurs jours sans réponse des autorités. De la frustration à la résolution, les sentiments se mêlent.

«Je ne comprends pas que des États trouvent acceptable de laisser des gens mourir», a dit dans un entretien avec Keystone-ATS le coordinateur de recherche et de sauvetage à bord du navire, Nicholas Romaniuk, actuellement en quarantaine au large de l’Italie.

Rompu au sauvetage en mer depuis des années, il en veut aux gouvernements italien et maltais qui n’ont dans un premier temps pas donné suite à leurs nombreuses demandes de débarquement. «Ce manque d’empathie me dégoûte», dit-il.

Ce scénario a provoqué des tensions, parties d’un groupe de rescapés pour s’élargir bientôt à la plupart d’entre eux. La situation devenait urgente après des bagarres et des menaces d’agression.

Dès le 29 juin, devant cette impasse, des rescapés menacent de se jeter à l’eau. Trois jours plus tard, deux passent à l’acte et pourront être récupérés. Le lendemain, un autre rescapé tente de se suicider et le commandant doit déclarer l'état d'urgence, première depuis plusieurs années que l’ONG prend la mer, et demande l’évacuation médicale de plus de 40 personnes.

Il faudra deux jours encore avant que les autorités italiennes ne finissent par permettre au navire de rejoindre Porto Empedocle où tous les migrants ont été débarqués. Ceux-ci sont actuellement en quarantaine à terre.

«La sûreté du bateau n’a jamais été compromise», fait remarquer Nicholas Romaniuk. Mais «nous ne pouvions plus garantir la sécurité» des personnes qui avaient été sauvées. Le dispositif lourd établi pour faire face au Covid n’a pas contribué à cette détérioration, selon la cheffe médicale à bord. La plupart des migrants ont accepté de porter un masque. «Ils avaient entendu parler» du coronavirus, dit Domenika.

Pas de cas Covid

L’impossibilité pour l’équipage de rassurer les rescapés, confrontés souvent à des conditions difficiles en Libye avant de tenter de franchir la mer, sur un dialogue avec les autorités a bien plus pesé. Les gouvernements doivent comprendre que ce manque de communication ne doit pas se répéter, selon Nicholas Romaniuk. «Il n’y a pas de place pour la politique dans le sauvetage».

Comme toujours, le triage a été mené pour identifier de possibles urgences médicales et les problèmes habituels comme les déshydratations ont été soignés. Mais les conditions étaient réaménagées pour éviter les cas de Covid. Aucun des rescapés n’a d’ailleurs été testé positif après leur arrivée en Italie.

Sur le bateau, une première assistance psychologique est apportée aux rescapés, explique Domenika. Mais elle ne constitue pas de véritables soins étant donné que les migrants ne passent habituellement que quelques jours à bord.

Pour l’équipage, dont les membres partagent une cabine, cette séquence a été difficile. «J’ai dormi deux heures par nuit pendant près d’une semaine», glisse Nicholas Romaniuk. Il a fallu mobiliser tout le monde sur le pont en permanence pour garantir que la situation ne déraperait pas.

Tous intacts

Le Britannique doit désormais veiller à ce que tous ses collègues aillent bien. «Nous avons tous été affectés», «nous avons eu des moments difficiles mais notre volonté est intacte». «Nous allons bien», renchérit Domenika. «Chacun a ses propres moyens pour faire face». Il faut désormais réfléchir à ce qui s’est passé, en parler et attendre la fin de la quarantaine. Des travaux à bord continuent et «chacun répond présent» aux réunions quotidiennes, affirme le Britannique.

Nicholas et Domenika ont besoin d’une pause mais ils repartiront comme toujours. «Je dois me reposer, faire du sport, parler avec des gens qui comprennent ce que nous traversons et ensuite j’entamerai à nouveau une rotation de trois semaines», affirme le premier. «Il y a urgence à pouvoir repartir».

Nicholas Romaniuk ne veut en revanche pas s’aventurer à dire si les États devraient être poursuivis en justice. «Je suis un marin. Ce n’est pas à moi de décider. Mais je souhaite que quelqu’un pose cette question». SOS Méditerranée avait repris la mer il y a quelques semaines après plusieurs mois d’arrêt en raison de la pandémie. En plusieurs années, l’ONG a sauvé plus de 31’000 personnes.

Depuis le début de l’année, le nombre d’arrivées en Italie par la mer a largement augmenté, selon l’ONU. Mais les naufrages se sont aussi étendus en Méditerranée, a fait remarquer vendredi la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), dont plusieurs sociétés ont récupéré près de 60 cadavres. Avec la pandémie, «nous redoutons que la situation ne devienne pire encore», affirme aussi son président Francesco Rocca.

ATS/NXP