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Exotisme en Suisse (34/41)Chanceux, les nez noirs de Zermatt ne paient pas de supplément pour la vue

Hôtelier et éleveur, Paul Julen veille sur un troupeau de 300 têtes d’une race valaisanne placée par le canton sur la liste des espèces en danger d’extinction. Visite à l’alpage.

Il faudra toute une matinée à Christoph Furger, Sacha Gilli, Paul Julen et Andreas Perren pour toiletter les nez noirs et leur dégager la vue.
Il faudra toute une matinée à Christoph Furger, Sacha Gilli, Paul Julen et Andreas Perren pour toiletter les nez noirs et leur dégager la vue.
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Lui… exotique? À l’énoncé du titre de cette série d’été, Paul Julen s’esclaffe à en faire trembler sa carrure de montagnard. Avec un patronyme aussi attaché au Cervin qu’un premier de cordée, une tradition familiale liée au tourisme depuis 1910 et les clés de trois hôtels, de trois restaurants et du Papperla Pub, l’adresse après-ski du tout Zermatt, difficile de faire plus autochtone! Pourtant c’est un tout autre monde qu’il est venu soigner à 2600 mètres d’altitude, là où se niche une alternative aux étiquettes chic et charme d’une station plus courue que jamais en cet été 2020. Alors si le goût de l’exotisme c’est ça, élever des moutons qui ont deux signes distinctifs, le nez noir et l’une des plus belles vues du monde pour pâturer, à l’heure de la croque sur une table de pierre à Höhbalmen avec un choix gargantuesque de viandes séchées, de fromage et une belle envie de partage, l’hôtelier-éleveur veut bien être exotique. Même chez lui.

«La laine se monnaie 90 centimes le kilo contre 8 francs dans les années 50. C’est dommage, ce n’est plus un produit de valeur et pourtant elle est sensationnelle»

Paul Julen, éleveur

Il a 14 ans lorsque, avec son frère, il achète ses huit premiers moutons à nez noir. Des boules de laine aussi frisées que Bob Marley au top de sa forme capillaire et qui, pour tenir la comparaison avec les plus fidèles des doudous, ne boudent pas les câlins. Juste des amours de bête donc… Avec leurs cornes en spirale, leur bon poids poussant jusqu’à 135 kilos pour un bélier et leurs taches noires si bien ajustées sur les sabots, les genoux et l’entrejambe. Pourtant il y a péril en la bergerie et la race a été placée l’année dernière par l’État du Valais sur la liste des espèces menacées avec la chèvre à col noir et la vache d’Hérens. «Les bouchers ne l’aiment pas, il n’y a pas assez de viande et la laine – 1200 kg par année pour nous – se monnaie 90 centimes le kilo contre 8 francs dans les années 50.»

Chez les nez noirs, la qualité de la laine fait partie des critères de sélection. Le troupeau des Julen produit 1200 kg sur deux tontes annuelles et la laine est surtout utilisée pour les hôtels (matelas, duvet).
Chez les nez noirs, la qualité de la laine fait partie des critères de sélection. Le troupeau des Julen produit 1200 kg sur deux tontes annuelles et la laine est surtout utilisée pour les hôtels (matelas, duvet).
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Des embryons à 3000 fr.!

Mais qu’importe la rentabilité! L’intérêt est ailleurs pour l’hôtelier-éleveur. À 62 ans, il veille sur un troupeau de quelque 300 bêtes, aussi autochtones que lui. Même si ces jolies bouilles ont fait craquer d’autres terres ovines, côté Angleterre, Écosse et Nouvelle-Zélande. «Bien sûr qu’on reçoit des demandes presque tous les jours, c’est de la folie. Mais c’est non. J’ai même vu qu’il y en avait en Thaïlande, comme j’ai repéré sur le Net des embryons qui se vendent 3000 francs, sans garantie d’avoir un beau spécimen. Il faut respecter la nature. Ici, les premières traces des nez noirs remontent au XVe siècle, les gens les élevaient parce qu’ils sont très utiles en altitude, ils aiment les herbes fines et ne descendent pas sur les pâturages des vaches. Si on ne les avait pas, les alpages seraient foutus, on aurait des problèmes d’eau, de glissement de terrain, d’avalanche. La nature aime le vert, ici, on a que ça.»

Ce matin d’août, la montée s’est faite en hélico et en à peine trois minutes. Paul Julen est venu travailler et, avec Andreas Perren et Christoph Furger, il retrouve Sacha Gilli. Le berger. «C’est la première année que nous en avons un, à cause du loup.» Où est-il? D’où vient-il? Italie, Suisse? «Il était là, il est parti.» Silence… Le sexagénaire se retranche derrière une réserve aussi montagnarde que politique, le 27 septembre, la votation sur la modification de la loi sur la chasse, approche. «Vous savez, on aime les bêtes. Toutes les bêtes.» Avec ses compagnons du jour, il guette. Un aigle. Un chamois. Les fleurs. Même après des années de vie au milieu de ce patrimoine, le Haut Valaisan ne se lasse pas de le contempler, encore et encore. «C’est comme ça quand on aime la nature. Et ici, c’est le paradis, non?»

Paul Julen avec un mouton sélectionné pour le concours du village. On ne lui coupe pas la laine qui obstrue sa vue mais le berger Sacha Gilli lui fait des couettes.
Paul Julen avec un mouton sélectionné pour le concours du village. On ne lui coupe pas la laine qui obstrue sa vue mais le berger Sacha Gilli lui fait des couettes.
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La vue garantie sur la face nord du Cervin pendant cinq mois, ce ne sont pas ses nez noirs qui vont le contredire. Même si aujourd’hui, ça se bouscule un peu: ils ont coiffeur! En moins de minutes qu’il ne faut pour le dire, le chien les a rassemblés dans un enclos, mais il faudra la matinée – pauses tabac à priser comprises – pour s’occuper de la laine qui leur obstrue la vue. La majorité aura droit à cinq ou six coups de ciseaux par œil, une soixantaine d’autres ressortiront avec de petites couettes au niveau de l’arcade sourcilière, signe de leur probable sélection pour le concours réunissant une quinzaine d’éleveurs du village. D’ailleurs Miss Zermatt, belle parmi les belles du cheptel Julen, a eu droit à son câlin flatteur sans faire de jaloux. Les autres aussi. «Ils nous connaissent, on les connaît. Ce sont des moutons très différents des autres, si calmes, si proches des gens, si beaux et plus encore quand ils sont dans la nature, libres. Ils font partie de la famille comme nos autres animaux. Oui… j’ai des vaches et je fais aussi les combats.»

Par amour pour la terre

Et consommer leur viande n’est pas tabou, pas plus que la question plus personnelle! «J’en mange presque tous les jours, elle très bonne et moins grasse que celle des autres moutons, répond du tac au tac Paul Julen. C’est la nature, son cycle. L’important, c’est le respect qu’on leur montre en leur donnant une jolie vie. Ils vivent entre 8 et 10 ans, les femelles viennent plus âgées, c’est comme pour nous», rigole-t-il en redressant la tête d’un nez noir grisonnant. «Celui-ci, quel caractère! Est-ce qu’on dit aussi en français: Ich habe sie zum Fressen gern

«Celui-ci, quel caractère! Est-ce qu’on dit aussi en français, «Ich habe sie zum Fressen gern?»

Paul Julen, éleveur

La douceur du regard confirme cette bouffée de tendresse même si la réalité rattrape l’éleveur sensible à l’écologie – il s’est lancé dans l’aventure du biogaz il y a six ans fournissant 300 ménages en bioélectricité – et économiquement averti. «Il faut du temps et du monde pour assurer cet élevage: faire les foins ce n’est pas comme en plaine, on ne peut pas le faire seul et c’est donc pour ces raisons que la race est en danger. Mais moi j’aime ça, quand on a nous a transmis l’amour de la terre, on ne peut qu’avoir envie de la préserver.» À la descente de l’alpage à pied pendant plus de trois heures en prenant le temps d’un détour, Paul Julen le prouvera, repérant en un clin d’œil ses moutons devenus des petites taches blanches, l’oreille sensible aux bêlements des agneaux qui appellent leur mère.

Les moutons nez noirs font très peu de kilomètres par jour, peut-être 4 ou 5. Ils trouvent tout ce qu’il leur faut sur l’alpage à l’exception du sel qu’on leur donne une fois par semaine.
Les moutons nez noirs font très peu de kilomètres par jour, peut-être 4 ou 5. Ils trouvent tout ce qu’il leur faut sur l’alpage à l’exception du sel qu’on leur donne une fois par semaine.
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