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Charles Pépin vante avec brio les vertus de l'échec

Charles Pépin est connu pour ses «Lundis Philo», séminaire qu'il tient tous les lundis au cinéma parisien MK2 Odéon.
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Vanter l'échec lorsqu'on se nomme Pépin, voilà qui révèle, au choix, un inconscient facétieux ou un conscient pince-sans-rire. Car on l'imagine très bien, Charles, se dire devant son miroir: «Je m'appelle Pépin, en quoi cela peut-il être une chance?» Puis s'asseoir devant son clavier pour écrire Les vertus de l'échec, petit livre de philosophie pragmatique plein de bon sens qui donne la pêche et enseigne l'art de transformer une guigne en opportunité.

Alors que Charles Pépin vient à Genève jeudi 19 janvier dans le cadre de la Société de lecture, nous lui avons demandé de s'expliquer: pourquoi faut-il échouer pour réussir?

Dans «Les vertus de l'échec», vous démontrez à quel point les revers sont formateurs. Votre parcours illustre-t-il cette thèse?

Oui, j'ai connu des échecs. Et c'est souvent suite à cela que j'ai changé de voie. Je suis par exemple passé de HEC à la Fac de philo car j'avais, face à mes cours de comptabilité ou de finance des marchés, l'impression de perdre ma vie. Je devais entrer à la Société générale, au lieu de quoi j'ai décidé de devenir prof de philo et passé l'agrégation. Avec le recul, j'en suis extrêmement heureux.

Il s'agit plutôt d'une erreur d'orientation que d'un échec…

Ce qui compte, c'est ce que l'on éprouve: un profond sentiment d'échec. Prenons un autre exemple: j'ai toujours voulu devenir romancier et ai commencé à écrire à 16 ans. Mais au bac de français, j'ai eu 7 sur 20. J'aurais eu 15 sur 20, ça aurait changé ma vie: je ne me serais posé aucune question. Au lieu de quoi, j'ai beaucoup réfléchi. Résultat, j'ai publié très jeune deux premiers romans chez Flammarion. Mais à nouveau, j'ai eu l'impression d'échouer car ils n'ont pas eu le succès escompté. C'est ce qui m'a incité à écrire des essais de philosophie plutôt que des romans. Là, j'ai eu beaucoup de succès. Et il y a trois ans, je suis revenu au roman avec La joie. La sagesse de l'échec est plus profitable que l'ivresse du succès. Et plus intéressante sur le long terme.

Quel rôle joue votre nom, Pépin, dans votre vie?

C'est peut-être un signifiant au sens lacanien, en effet. Mais attention! Pépin, c'est le problème. C'est aussi la graine, la potentialité…

Qu'est-ce qu'un échec, selon vous?

Il ne faut pas confondre les échecs avec toutes les épreuves de la vie. Il y a échec lorsqu'on a un projet et qu'en rencontrant le réel, il ne marche pas. Et que cela se double d'un sentiment d'échec. J'ai beaucoup vécu cela enfant et adolescent, dans mes élans amoureux. Cela m'a extraordinairement nourri car, à chaque fois, j'ai rencontré la résistance du réel. Ce sont des moments philosophiques par essence. Des moments qui apprennent l'humilité et empêchent de tomber, ensuite, dans l'arrogance et la suffisance.

Vous vantez la leçon d'humilité que représente un échec. Les prétentieux n'arrivent à rien?

Je ne fais pas ici une lecture chrétienne de l'humilité. Celle-ci est directement associée à la créativité. Après un moment douloureux, on la retrouve. L'échec relance un processus créatif. Quand on a du succès, on est tenté d'appliquer la même recette et de réécrire, comme certains mauvais écrivains, tous les deux ans le même livre. L'échec nourrit au contraire le sens critique.

Chacun de nous parvient-il à rebondir après une déconvenue ou faut-il posséder, au départ, une certaine force de caractère?

Nous sommes inégaux face à cette capacité de rebond. Certains d'entre nous ont une estime d'eux-mêmes amoindrie par ce qu'ils ont vécu dans l'enfance. Il faut être lucide sur cette inégalité. Mais à partir de là, ce qui compte, c'est cette marge de progression, réelle, que nous possédons tous dans notre manière de gérer un échec pour le vivre le moins mal possible. L'échec n'est pas celui de mon moi, c'est l'échec de mon projet. J'ai divorcé, avec trois enfants jeunes, et j'ai vécu cela très douloureusement. Mais aujourd'hui, j'ai fait quelque chose d'intéressant de cet échec autour de la relation que j'ai avec mes enfants.

L'échec fait redescendre sur terre, il met fin au fantasme infantile de toute-puissance. Echouer, c'est grandir?

Exactement. Ceux qui n'échouent pas sont infantilisés par leur succès. Ils restent dans ce fantasme de toute-puissance qui est la marque du jeune enfant. Un échec nous prépare à tous les autres: on sait que l'on parviendra à se relever.

«Nos échecs sont autant de tests pour notre désir», écrivez-vous. Expliquez-nous cette idée.

L'échec peut être vu, en termes psychanalytiques, comme des actes manqués. L'inconscient s'exprime à travers l'échec. Celui-ci nous signale qu'on veut s'ouvrir à autre chose. Je vois dans les entreprises de nombreux cadres qui ont toujours tout réussi, ont une belle situation, gagne bien leur vie. A 50 ans, ils font une profonde dépression. Leur inconscient leur dicte de s'arrêter de vouloir et de s'agiter. Il leur demande de retrouver leur désir profond. La dépression est souvent le seul moyen de s'arrêter de persévérer dans une mauvaise voie, celle d'un échec existentiel. Même si elle a des allures de réussite.

Pourquoi l'échec est-il vertueux? Vous fournissez une explication anthropologique intéressante…

Nous ne sommes décidément pas des animaux: ceux-ci n'échouent jamais car leur instinct les guide. Nous, nous sommes des animaux ratés, des prématurés. Parce que le bébé humain vient au monde bien trop tôt dans son développement, donc imparfait, il est confronté à des échecs à répétition. Les surmonter va l'aider à progresser très rapidement. Nous sommes contraints d'apprendre de nos ratages ce que l'instinct échoue à nous dicter. C'est la culture, la civilisation: on écoute les leçons que les autres tirent de leurs échecs, et on apprend. Rater rime avec liberté. Nous échouons parce que nous sommes libres.

«Les vertus de l'échec» de Charles Pépin, Allary Editions, 232 p. Entretien avec l'auteur mené par Pascale Frey, Société de Lecture, jeudi 19 janvier, dès 19 h. Infos: www.societe-de-lecture.ch