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Choc dans le football des talus
Le monde entier peut parier en direct sur des juniors ou la 5e division suisses

Bien qu’interdit par la loi helvétique, des paris en direct sur des matchs de juniors ou de ligues amateurs se disputant en Suisse sont de plus en plus proposés sur des sites illégaux présents au niveau mondial.
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«Monsieur! Est-ce que c’est vous qui avez fourni le match en direct pour les sites de paris en ligne?»

L’homme se retourne, interloqué: «Oui, pourquoi?»

«Parce que c’est intéressant! Est-ce que vous couvrez beaucoup de matches?»

«Aujourd’hui, je suis Amical Saint-Prex-Châtel. Demain, je serai à Genève pour la Ligue Europa. Je ferai aussi la Ligue des champions à Berne»

Il est près de 23 heures, la nuit est froide. La scène se déroule à deux pas du stade d’En Marcy, à Saint-Prex (VD), à quelques kilomètres de Morges. Le match entre Amical St-Prex et Châtel-Saint-Denis vient de se terminer. Les données que le trentenaire a envoyées par son smartphone durant ce match de 2e ligue interrégionale (5e division suisse) ont permis à des sites de paris basés à Chypre, Curaçao ou aux Philippines de le proposer en live-betting sur toute la planète. Des mises ont pu être déposées sur des dizaines de paris différents. Prochain but, résultat à la mi-temps, paris composés, nombre de buts total + résultat à la mi-temps, handicap européen et asiatique... la panoplie n’avait rien à envier aux matchs de Coupe du monde.

«Est-ce que vous aviez une autorisation? Pour qui travaillez-vous?»

«Non, je ne demande pas l’aval du club. Je viens au stade, j’achète mon billet comme un supporter lambda et je transmets les données. Je travaille pour Stats Perform, qui les revend aux opérateurs de paris. Je suis payé au match. Le montant dépend de son importance. Bonne nuit!»

Ce court échange est la fin d’une histoire commencée la veille. Quand www.oddspedia.com, un portail international de statistiques de football et de cotes, a indiqué que le duel vaudois était annoncé dans l’offre de quatre sites de paris internationaux. Le passage au stade n’avait d’autre objectif que de vérifier si le match était retransmis en direct. Et, si oui, de trouver le «scout», comme on appelle ces fournisseurs de données. Malgré la faible affluence, plus d’une heure a été nécessaire.

«Je ne demande pas l’aval du club. Je viens au stade, j’achète mon billet comme un supporter lambda et je transmets les données.»

Scout présent à Saint-Prex, début novembre

Capuche à fourrure sur la tête, gobelet de boisson chaude à ses pieds, l’homme était discrètement appuyé contre un des projecteurs, son smartphone à la main. Sur celui-ci, un logiciel lui a permis de transmettre chaque phase de jeu dans la seconde. Coup franc, attaque dangereuse, récupération de balle: les informations passaient instantanément de son pouce aux écrans des parieurs. En dessous du live, les cotes clignotaient en fonction de ces indications. En rouge, celles qui descendaient, en vert, celles qui montaient. Exactement comme à la Bourse.

Paris possible en live sur un match de 2e ligue inter

Plus fou encore: outre cette ligue amateur et anonyme, des matchs de juniors, à savoir le championnat U19 helvétique dans lequel une grande partie des joueurs sont mineurs, ainsi que du championnat féminin de deuxième division, sont aussi offerts à l’avidité des parieurs internationaux. Mais ce qui peut au premier abord prêter à sourire devient sérieux lorsque l’on sait que ces compétitions qui se déroulent dans l’anonymat présentent un degré de risque rouge vif en termes de manipulations. D’autant plus que les joueurs ne sont que peu ou pas payés, ce qui est un facteur aggravant.

Le choc est total

Dans le milieu du football des talus, le choc est total. Président de l’Amicale Saint-Prex, Bernard Brodard tombe des nues: «Quoi? Des paris sur nos matches? Et en direct, en plus? C’est complètement fou! Non, je n’étais pas au courant. Personne ne m’a demandé d’autorisation. Je n’arrive pas à y croire.» Défenseur central de l’équipe vaudoise, Sébastien Le Neün, 35 ans, est tout aussi surpris: «C’est complètement irrationnel! Dans cette ligue, la présence ou l’absence d’un joueur peut changer le cours d’un match.» Puis après une pause: «Je n’y vois pas d’intérêt autre que financier. Ou pour des magouilles. C'est la porte ouverte à n'importe quoi! C’est dangereux!»

Sans le savoir, et alors que la partie en Amical St-Prex et Châtel-Saint-Denis n’est en rien suspecte, le joueur met le doigt sur les risques de ces agissements pour l’intégrité du football. Les paris sur ce type de matches ne sont pas contrôlés. «Pourquoi chez nous?» s’interroge encore Bernard Brodard. Nous avons posé la question à plusieurs reprises à Stats Perform, mais le groupe, dont le siège est à Londres, n’a pas répondu à nos sollicitations.

«C’est complètement irrationnel! Dans cette ligue, la présence ou l’absence d’un joueur peut changer le cours d’un match. […] C’est la porte ouverte à n’importe quoi! C’est dangereux!»

Sébastien Le Neün, défenseur de l’Amical St-Prex

Au niveau des juniors, un formateur professionnel, qui vient d’apprendre qu’une de ses équipes a été proposée en septembre aux paris, plonge dans le désarroi: «Je n’en avais jamais entendu parler. Il serait très facile de parier en fonction des joueurs à disposition. Et chez les jeunes, cela change chaque week-end. C’est scandaleux. Je ne vais plus regarder les matchs de la même manière.» Mais est-ce légal? Pourquoi le permet-on?

Interdit en Suisse, mais…

Nous avons posé la question à l’Autorité intercantonale de surveillance des jeux d’argent (Gespa), chargée de contrôler le marché des paris sportifs en Suisse. Selon Pascal Philipona, chef de la division Surveillance, la Convention de Macolin, qui réunit près de 45 pays dans la lutte contre les manipulations de compétitions, prévoit que les «États parties ne doivent pas autoriser de paris sur des mineurs. En Suisse, cette disposition a été transposée dans la loi sur les jeux d’argent (LJAr). En tant qu’autorité de surveillance, la Gespa n’autorise pas de tels paris.» Les paris sur la 2e ligue interrégionale, mais également sur la Promotion Ligue (D3) ou la Première Ligue (D4), sont également interdits aux exploitants suisses, soit la Loterie Romande et Swisslos.

La raison? Les dangers de la manipulation, justement. La loi prévoit que des paris sur des matches à risque soient interdits en Suisse. La Gespa souligne encore en passant son «rôle de plateforme nationale et que la LJAr prévoit une obligation d’annonce en cas de soupçon de manipulation […] qui se déroule en Suisse». En résumé, le législateur a interdit les paris «dangereux» et créé des bases légales pour la «poursuite des cas concrets de manipulation».

«Quoi? Des paris sur nos matches? Et en direct, en plus? C’est complètement fou! […] Je n’arrive pas à y croire.»

Bernard Brodard, président Amical St-Prex

Cela ne suffit toutefois pas pour combattre ces offres sauvages: «Sur le marché illégal non contrôlé, mais aussi sur les marchés en principe réglementés par d'autres juridictions, l'offre de paris va plus loin que celle de la Suisse, explique le représentant de la Gespa. La loi ne va pas jusqu'à interdire de manière générale la saisie de données relatives aux compétitions sur lesquelles l'offre de paris sportifs est interdite en Suisse.» Autrement dit: si le «business» se déroule à l’étranger, il n’est pas régulé.

De la même manière, les sites illégaux, type 22bet, SBOBet, Profibull ou Bet365 sont considérés comme illégaux en Suisse. La loi prévoit que leurs adresses soient bloquées par les fournisseurs d’accès internet. Mais bien que la liste des interdictions s’étende chaque mois, les opérateurs de paris gardent en permanence une longueur d’avance. Ils proposent, par exemple, régulièrement à leurs clients suisses, par mail, de nouveaux liens vers des sites miroir.

«Après vos informations, nous avons immédiatement élargi la surveillance, car c’est dans ces ligues qu’il est le plus facile de tricher. Les clubs ne sont pas encore avertis.»

Dominique Schaub, juriste à l’Association suisse de football

Pour cette enquête, afin de vérifier l’offre de paris en direct, nous avons réussi à créer plusieurs comptes considérés comme illégaux. Mais pour des raisons légales, nous avons décidé de ne pas détailler comment nous y sommes arrivés, parfois, sans aucun contrôle d’identité. Cette opacité accroît encore les risques entourant ces matches amateurs, sachant que rien ou presque n’empêche de parier sur eux, de Suisse ou de Pékin.

Réaction immédiate de la fédération

Au siège de l’Association suisse de football (ASF), à Muri, la situation est suivie avec inquiétude. «Nous savions que des matches amateurs étaient proposés en pari simple, soit juste le résultat final. Mais nous n’avions pas entendu que des scouts se rendaient au bord des terrains pour permettre de parier en direct. Vous me l'apprenez», expliquait Dominique Schaub, responsable juridique et Integrity Officer de la fédération, lors d'un premier contact mi-novembre. C’est à lui que revient la tâche de mener la lutte contre les manipulations de matches.

Alors face à la situation, le juriste n’a pas tardé à réagir. Jeudi, il confirmait au «Matin Dimanche» que l’ASF avait immédiatement exigé la surveillance des matches de 2e ligue interrégionale, le championnat U19 et la LNB féminine. «Nous venions de demander à Sportradar de monitorer les ligues hybrides que sont la Promotion League (3e division) et la Première Ligue (4e). C’est effectif depuis quelques semaines. Après vos informations, nous avons tout de suite élargi cette surveillance, car c’est dans ces ligues qu’il est le plus facile de tricher.» Sportradar, multinationale aux 700 millions de francs de chiffres d’affaires dont le siège social est à Saint-Gall, surveille les côtes au niveau mondial pour le compte de nombreuses fédérations sportives. Objectif: alerter ses clients en cas de mouvements anormaux, ce qui peut être un indice de manipulation.

Reste que pour Dominique Schaub, cette surveillance «policière» ne suffit pas. Face à cette hydre, la prévention est primordiale. «Former les arbitres, les entraîneurs et rendre attentif les joueurs et les clubs aux risques liés aux paris est essentiel pour garder des compétitions saines. Ces dernières années, des mesures ont déjà été prises dans ce domaine au niveau des professionnels, des arbitres et de toutes les équipes nationales. Pour l’année 2024, il était prévu de mettre un accent particulier sur l’information du monde amateur», explique Dominique Schaub. «Il faut que les joueurs et les entraîneurs sachent que truquer des matches peut coûter très cher. Outre des poursuites pénales à l’étranger, ils peuvent être suspendus à vie dans le monde entier.» Le règlement prévoit en effet qu’un sportif n’a pas le droit de parier sur son équipe ou sa ligue, voire son sport. Il a aussi l’obligation de signaler toute manipulation ou tentative de manipulation.

Risque de prison?

Et les «scouts»? N’y a-t-il pas là un moyen d’agir pour leur interdire l’accès aux stades et ainsi traiter le problème à la racine? «Une option serait de recourir à la loi sur les jeux d’argent qui prévoit des sanctions pénales pour ceux qui exploitent, organisent ou mettent à disposition des loteries illicites», explique Sylvain Métille, avocat spécialisé dans la protection des données et associé à l’étude HDC à Lausanne. «Le fait de collecter des données qui permettent d’offrir des paris illégaux en Suisse pourrait être considéré comme une complicité, soit une forme de participation pénale à cette infraction.» Autrement dit: il s’agirait de déposer une plainte contre le scout ou son supérieur. Ceux-ci, en cas de condamnation, risqueraient une amende allant jusqu’à 100’000 francs et une privation de liberté jusqu’à trois ans, cinq s’il agit par métier. L’avocat estime qu’une information plus agressive quant à ce risque pourrait «dissuader certains» de continuer leur activité.

Pour Dominique Schaub, l’option mérite d’être analysée, même si elle serait très difficile à mettre en œuvre: «Il faut d’abord identifier la personne, être certain qu’elle travaille dans un but de paris, appeler la police et déposer une plainte. Qui pourrait ou voudrait le faire dans les petits clubs? Il faut être réaliste: on doit lutter contre ce phénomène, mais jamais on ne pourra l’éradiquer.» Même s’il révolte tout le monde.