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PortraitChristian Marclay conte des histoires pour l’œil et l’oreille

Le plus américain des artistes genevois présente au Mamco une partition graphique en forme de bande dessinée. Rencontre entre sons et images.

Christian Marclay au cœur de «To be continued», création en 48 planches actuellement présentée au Mamco.
Christian Marclay au cœur de «To be continued», création en 48 planches actuellement présentée au Mamco.
FRANK MENTHA

Certains le considèrent comme l’un des premiers DJ de l’histoire. D’autres ont été fascinés par «The Clock», une œuvre filmique et magistrale d’une durée de 24 heures qui lui valut de remporter le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2011. Depuis presque quarante ans, Christian Marclay marque d’une empreinte pionnière, foisonnante et enchanteresse l’art contemporain dans ce qu’il a de plus global. Qu’il choisisse la vidéo, la photographie, le collage, le concert ou l’installation, c’est toujours au point de rencontre entre les sons et la façon dont ils peuvent se traduire visuellement que l’artiste né en 1955 mène ses explorations.

Il en fait la preuve renouvelée avec «To be continued», exposé au Cabinet des arts graphiques du Mamco (Musée d’art moderne et contemporain de Genève). Réalisée en 2016, cette création réunit des extraits de bandes dessinées sur 48 pages; d’onomatopées en éclairs stridents, la composition peut aussi bien être appréciée pour son expressivité graphique qu’interprétée comme une partition par des musiciens, comme l’a démontré l’Ensemble baBel le 1er septembre dernier.

«Tout peut être musique, y compris les images, explique Christian Marclay, dont les lunettes aux épaisses montures sombres ne parviennent pas à assagir les allures d’éternel adolescent. Je suis un élève de John Cage.» À la fin des années 70, le plasticien débute en effet ses recherches musicales dans l’héritage des expérimentations radicales du compositeur californien, alors qu’il termine, entre Boston et New York, des études d’art commencées à Genève. «Ce qui m’a toujours fasciné dans le son, c’est son immatérialité, sourit-il. Tout ce qui reste après un concert, c’est une mémoire collective.»

Débuts avec les punks

S’il a vu le jour aux États-Unis – sa mère est américaine, son père suisse –, Christian Marclay a grandi à Versoix, où son frère vit toujours. Résidant désormais à Londres, il revient régulièrement en terres helvètes, notamment à Champéry, où il possède un chalet. Bien qu’il confesse une «sorte d’intérêt» pour la musique dès l’adolescence, c’est outre-Atlantique que l’artiste s’immerge dans le son. «J’ai essayé d’apprendre le piano vers 14 ans, mais ça n’a pas donné grand-chose, raconte celui qui s’avoue incapable de lire ou d’écrire des notes sur une portée. J’ai vraiment commencé avec les punks à New York. C’était très libérateur de s’engager dans quelque chose sans en avoir les connaissances. On pouvait vivre avec rien dans cette ville sans espoir.»

«Ce qui m’a toujours fasciné dans le son, c’est son immatérialité»

Christian Marclay, plasticien

En précurseur du sample, le Genevois fait du tourne-disque son instrument, maltraitant ses vinyles pour ciseler un univers tout en dissonances. L’arrivée du CD condamne le 33-tours à l’obsolescence. Mais la production discographique continue de fournir à Christian Marclay matière à réflexion, singulièrement en termes d’iconographie. Pour «Dictators» en 1990, par exemple, il accole avec humour 25 pochettes où figurent des chefs d’orchestre en action, élaborant un patchwork cocasse de mimiques exaltées derrière une forêt de baguettes autoritaires.

Collage et accumulation

Qu’il soit sonore ou visuel, le collage s’avère être la méthode de prédilection de ce grand collectionneur, qui affirme se réinventer pour ne pas s’ennuyer. «Enfant déjà, je collectionnais les timbres et les étiquettes de vin, glisse-t-il. J’écrivais à des vignerons pour qu’ils m’en envoient des paquets, que je collais dans des cahiers.» Et d’ajouter malicieusement que son projet «The sounds of Christmas» lui a permis de justifier cette obsession de l’accumulation: pendant des années, chaque mois de décembre, il a exposé dans des boîtes et donné à mixer quelque 1200 vinyles de musiques de Noël.

Collages préparatoires pour «To Be Continued», 2016.
Collages préparatoires pour «To Be Continued», 2016.
DR
Collages préparatoires pour «To Be Continued», 2016.
Collages préparatoires pour «To Be Continued», 2016.
DR
Collages préparatoires pour «To Be Continued», 2016.
Collages préparatoires pour «To Be Continued», 2016.
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Dès 1995, le cinéma s’invite aussi dans sa création fertile. Il lui offre la reconnaissance internationale avec «The Clock», une vidéo longue d’une journée, titanesque méditation sur le temps. Cette installation rassemble des milliers d’extraits de films de toutes origines et de toutes époques évoquant l’heure qu’il est – pendules, cadrans, clochers, réveils, etc. –, minute après minute, et dont la projection doit impérativement être synchronisée avec la montre du spectateur. L’engouement du public pour ce tour de force technique et artistique a un peu lassé l’élégant et pudique Christian Marclay, qui surnomme aujourd’hui ce succès «la cloque».

Raison pour laquelle il affectionne particulièrement la modestie de «To be continued», qu’il considère comme tout aussi exemplaire. «Avec ces collages préparatoires, c’est la première fois que je montre le processus de création, justifie ce grand discret. D’habitude, je dissimule mes balbutiements. Dévoiler ce qu’il y a derrière le rideau me libère de quelque chose.»

«To be continued». Jusqu’au 8 novembre au Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, ma-ve 12 h-18 h, sa-di 11 h-18 h.