AboChronique d'une mort annoncéeLes jeux étaient faits dès la fin 2022 pour Credit Suisse
Le journaliste zurichois Dirk Schütz révèle la mobilisation secrète pour sauver la deuxième banque du pays, quatre mois avant son écroulement.

«Reiner Gut, le Roi-Soleil.» C'était en 1996. Une éternité. Le magazine alémanique «Bilanz» faisait sa une sur le financier qui a secoué la vénérable Schweizer Kreditanstalt (SKA) en la branchant sur Wall Street, pour la transformer en Credit Suisse First Boston.
À la manœuvre, un jeune journaliste qui se fera remarquer deux ans plus tard avec «Der Fall der UBS», livre choc sur les malheurs de l'autre banque du pays. Depuis, il n'a pas arrêté d'observer ces créatures à sang froid qui règnent sur la finance entre New York, Londres et Zurich. Et remet le couvert, un quart de siècle après, dans un nouvel ouvrage*.
Que s'est-il passé durant la semaine dramatique du 13 au 19 mars? Pourquoi le Conseil fédéral était sous le choc le 1er novembre au soir? Visiteur du soir des principaux acteurs de la débâcle Credit Suisse, celui qui dirige aujourd'hui la rédaction de «Bilanz» livre un récit saisissant des derniers mois de la deuxième banque helvétique.
Votre ouvrage éclaire la façon dont tout s'est joué, en novembre 2022. Les responsables politiques et financiers du pays savaient donc Credit Suisse condamné, quatre mois avant son écroulement?
Lorsqu'il est entendu le 1er novembre 2022 au Palais fédéral, dans le «salon de la Présidence», Thomas Jordan (ndlr: le président de la BNS) avertit, pour la première fois, les sept membres du gouvernement de l'ampleur du désastre: la fuite des clients atteint un point tel qu'elle nécessiterait que la BNS injecte 50 milliards dans Credit Suisse – le maximum autorisé par les textes. C'est un choc. Ueli Maurer (ndlr: le ministre des Finances d'alors) persiste à croire que la levée de capitaux frais prévue par la banque – à la suite d'un plan de restructuration rayant plus de 2000 emplois – permettra de stabiliser la situation. Mais rien n'enraye la chute en Bourse. À la mi-novembre, il faut se rendre à l'évidence: le plan de sauvetage ne marche pas. Maurer consulte ses confidents – notamment l'ancien président d'UBS Axel Weber – mais ne donne aucune instruction, ni à la FINMA ni à la BNS.
Pourquoi n'avoir pas alors poussé UBS au rachat?
C'est ce que la FINMA exhorte Axel Lehmann (ndlr: le président de Credit Suisse) à faire, lorsqu'elle le somme de trouver «un plan B», fin novembre. Un vœu pieux. D'une part, une fusion «à la régulière» – avec consultation des actionnaires, des autorités de concurrence – n'était plus possible. Cela aurait pris des mois. D'autre part, les prétendants qui lorgnaient Credit Suisse, comme Deutsche Bank, rechignent – même si la banque ne vaut déjà plus que 8 milliards de francs (ndlr: UBS l'emportera, le 19 mars 2023, pour 3 milliards). Ils redoutent d'autres actifs toxiques dans les placards, n'y voient pas assez clair dans la fuite des clients.
Donc UBS ne bouge pas durant ce noir automne?
La première banque du pays se voit confirmer en décembre, par Ueli Maurer et Thomas Jordan, qu'un mariage forcé avec Credit Suisse est privilégié par Berne. Pourtant, trois jours avant Noël, les douze membres de son conseil d’administration s'opposent à une reprise, tout en signalant rester disponibles… en cas d'urgence. C'est le message que répète Colm Kelleher (ndlr: le président d’UBS) lors de sa première rencontre, fin janvier, avec la nouvelle ministre des Finances, Karin Keller-Sutter. En négociateur avisé, il sait aussi que le prix à payer sera d'autant plus bas.
«À l'automne 2022, une fusion à la régulière n'était déjà plus possible.»
Revenons à la semaine fatale du 13 mars. Le mercredi matin, le patron de la Saudi National Bank annonce au monde entier qu'il ne remettra pas d'argent dans Credit Suisse. Le vrai coupable du crash?
Non, ses propos n'ont fait que l'accélérer. La veille déjà, lors d'une réunion au Département des finances, la responsable du secrétariat aux Affaires financières internationales, Daniela Stoffel, alerte Karin Keller-Sutter sur l'accélération critique de la fuite des clients. Depuis cinq jours, l'effondrement d'un établissement californien fait en effet redouter une nouvelle réaction en chaîne parmi les banques, façon 2008. Une autre réunion d'urgence est agendée au lendemain – ce fameux mercredi des déclarations du banquier saoudien –, en présence de Thomas Jordan et de Marlene Amstad (ndlr: les présidents de la BNS et de la FINMA). C'est à son issue que le feu vert à une fusion accélérée avec UBS sera donné.
Vous êtes sans concession avec Tidjane Thiam, dont les choix auront, selon vous, entraîné Credit Suisse à sa perte…
Les faits parlent d'eux-mêmes. Ce n'est pas pour rien que la commission d’enquête parlementaire (ndlr: sur la chute de Credit Suisse) vient d'annoncer qu'elle remonterait le fil des événements non plus jusqu'à l'automne 2022, mais jusqu'à 2015 – l'année de l'arrivée de Thiam. Pourquoi Credit Suisse est-elle devenue la malade du secteur, touchée de plein fouet par deux débâcles qui ont coûté des milliards – celle de Greensill et d'Archegos? Parce que les nominations sous l'ère Thiam ont considérablement affaibli le management. L'exemple le plus emblématique restant celui de Lara Warner, placée à la tête du contrôle des risques avant d'en licencier 30% des hauts responsables.
Vous allez jusqu'à dire que ces choix ont convaincu UBS, dès 2016, que Credit Suisse courait à sa perte…
En février 2016, deux mois après la grande remise à plat stratégique dévoilée par Tidjane Thiam, Sergio Ermotti (ndlr: le patron d’UBS) réunit son état-major à Saint-Moritz. Pour discuter, en détail, d'une reprise. Le projet est nommé «Signal», comme le téléphérique en face du bar où ils se voient. La logique est alors défensive: UBS veut éviter qu'une HSBC ou une JPMorgan ne menace son rôle de numéro un de la gestion de fortune. À partir de 2020, ce projet de rachat détaillé n'est plus un secret ni pour Ueli Maurer ni pour Thomas Jordan. Quant à Axel Lehmann, le dernier président de Credit Suisse, il avait lui-même participé à cette réunion secrète de Saint-Moritz… alors qu'il était chez UBS.
«Nationaliser? Mais qui, à Berne, aurait pu orchestrer une telle mise sous tutelle?»
Donc, en réalité, le gouvernement n'a jamais eu le choix?
Il faut bien admettre que tous les plans montés durant des années par la BNS et la FINMA – pour organiser le renflouement ou la liquidation ordonnée de ces banques devenues «too big to fail» – n'ont pas résisté à l'épreuve de la réalité.
Et une intervention de la Confédération? Une simple bouée de sauvetage étatique – ce liquidity backstop qui devait être mis en place depuis des années – n'aurait pas maintenu la banque à flot?
Cela aurait surtout rimé avec début de nationalisation. Or, politiquement, c'était inenvisageable. Surtout pour une libérale comme Karin Keller-Suter. Et puis, qui aurait eu la volonté – et la compétence – d'orchestrer une telle mise sous tutelle? D'autant que depuis quinze ans, le débat sur la réglementation bancaire était dicté par un unique principe: «never again». Après UBS en 2008, plus jamais la Confédération ne devait se retrouver à renflouer une banque.
À gauche comme à droite, la classe politique saute sur les banques. Vous vous attendez à une mise en coupe serrée du secteur, à commencer par UBS?
Je peux vous dire que les banquiers redoutent vraiment l'issue des élections fédérales d'octobre. À tort, à mon avis. La population ne s'intéresse guère à ces réformes bancaires complexes. Et montre peu d'empathie pour le sort d'une banque dont les dirigeants touchaient des dizaines de millions. Aux yeux de beaucoup, Credit Suisse est repris par UBS, point. Fin de l'histoire.
* «Too Close To The Wind (Why Credit Suisse Had To Go Down)», Dirk Schütz, Beobachter Verlag, 158 p., août 2023
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