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Livres Colson Whitehead écrit noir sur blanc

Double prix Pulitzer à 50 ans, comme William Faulkner ou John Updike, l’écrivain afro-américain surdoué confirme avec «Nickel Boys». Interview outre-Atlantique.

Colson Whitehead, alias  Arch Colson Chipp Whitehead.
Colson Whitehead, alias Arch Colson Chipp Whitehead.
©MOLLONA/Leemage via AFP

Enfance dorée dans la bourgeoisie de Manhattan, études à Harvard, job select au Village Voice… Colson Whitehead a pourtant mis plus de 30 ans avant d’aboutir. Mais avec quel panache! En 2017, son 8e roman, «Underground Railways» lui vaut soudain des ventes millionnaires, la ferveur de Barack Obama, le prix Pulitzer. Avec «Nickel Boys», désormais «conteur de l’Amérique», l’Afro-américain récidive, rare statut partagé avec William Faulkner et John Updike. Le rebelle se méfie des amalgames: «Ce qui unit les auteurs deux fois Pulitzer? Nous écrivons en anglais.» Avec un même humour noir, le New-Yorkais ironise. «Ce qui m’a surpris ces derniers temps? Voir des marches civiques dans les Hamptons (ndlr. Villégiature chic de l’élite US où il réside une partie de l’année).» Conversation épistolaire outre-Atlantique.

Vous expliquez-vous ce triomphe tardif – est-ce l’air du temps?

Vous me voyez dire à mon éditeur: «C’est bon pour la poubelle mais publiez mon roman!» Tous mes livres précédents sont bons. Après… il arrive que les critiques et le public vous rejoignent votre enthousiasme. J’avoue que c’est plus agréable. Ça change la vie, le succès?Je ne dois plus enseigner pour payer mes factures. J’ai plus de temps. Notez, j’aurais apprécié de savourer le succès de «Nickel Boys» mais avec la pandémie, cette misère tragique, tout a changé.

Voyez-vous une rupture dans votre parcours littéraire avec ces deux derniers romans?

Je crois que chaque bouquin possède une vie autonome. J’apprécie d’ailleurs chez les grands artistes de toute espèce, Stanley Kubrick ou David Bowie par exemple, leur faculté d’adapter le style à leur humeur. Néanmoins, «Zone 1», «Underground Railways» et «Nickel Boys» peuvent se percevoir comme une trilogie. L’espoir d’un monde meilleur insuffle tous ces récits. Qu’il s’agisse d’un refuge en cas d’apocalypse, de la fuite vers des territoires libres, d’égalité sociale possible. Cette quête, qui est littéralement un voyage, cadre mes protagonistes. Mais mon prochain roman, «Harlem Shuffle», un polar dans le New York des sixties, n’aura rien à voir avec ce canevas.

L’actualité, l’affaire George Floyd, le mouvement Black Lives Matter etc. vous rattrape. Vous n’avez pourtant rien d’un opportuniste.

Les brutalités policières appartiennent à mon quotidien, en partie du moins. Mais un écrivain se doit d’éviter les clichés et toute exploitation narrative d’ailleurs. Et je m’y efforce.

Ça vient de votre éducation?

Mais qui parmi nous n’est pas le produit de son environnement familial et culturel? En écriture, j’essaie de trouver l’outil adéquat à chaque tâche: humour, fantastique, réalisme, dépouillement… Je passe de la première personne à une structure linéaire, au post-modernisme s’il le faut! La plupart de l’existence, si vous y pensez, relève de l’absurde. Injecter de l’absurdité dans un récit, c’est faire preuve de réalisme.

Le scandale de la Dozier School, qui inspire le livre, a été révélé en 2014. Cinquante ans après l’abrogation des lois ségrationnistes...

Rien ne change, et qui oserait dire le contraire? Ou alors si peu… Néanmoins, nous avons vu récemment des marches civiques dans des coins d’Etats-Unis qui ne les auraient pas tolérées il y a 50 ou 60 ans. Et ce, même si une manifestation ne possède aucun caractère de réforme législative. De toute façon… toute réforme peut être défaite par l’administration républicaine suivante.

Au-delà des faits, c’est le lien entre Turner et Elwood qui emporte. Comment est née cette structure?

Je ne suis ni journaliste ni historien, j’aime inventer. J’avais en tête Elwood, ce type optimiste mais dès qu’il est apparu, il m’a fallu son contrepoint, Turner le cynique. Evidemment, leurs visions du discours de Martin Luther King divergent. De là, ce que je pense moi de MLK n’a aucune importance.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus dans ce monde, la politique de Donald Trump ou l’irruption du Covid-19?

Des racistes qui se retrouvent au pouvoir, rien d’étonnant. Par contre, qu’ils aient une stratégie si bâclée et malavisée va au-delà de tout ce qu’un romancier pourrait imaginer. Et je ne parle même pas de corruption et d’immoralité.

«Nickel Boys», de Colson Whitehead, Ed. Albin Michel, 258 p.