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Affaire pénale Comment le soufflé de Philippe Guignard est retombé

Le pâtissier d’Orbe fait face à ses juges depuis ce lundi. Retour sur son ascension rapide qui s’est transformée en chute vertigineuse.

En 2008, Philippe Guignard prenait la tête du restaurant urbain Le Citadin, à Lausanne.
En 2008, Philippe Guignard prenait la tête du restaurant urbain Le Citadin, à Lausanne.
PATRICK MARTIN - A

Philippe Guignard arrive seul au tribunal, visiblement décontracté. En tout cas plus quon pouvait l’imaginer d’un homme accusé d’escroquerie par métier, de gestion déloyale aggravée et de gestion fautive, dont le cumul du passif s’élève à 3,2 millions de francs. Jean, basket, polo blanc et sac de voyage à la main, il se prête au jeu du photographe et chausse ses lunettes pour l’occasion.
L’homme n’en a pas moins perdu de sa superbe. Le cheveux noir est devenu blanc. Et la moustache flamboyante du pâtissier phare des années 1990 et 2000 a disparu. Amaigri – mais pas maigre –, l’homme qui a passé depuis 2014 de nombreuses nuits au Centre psychiatrique du Nord vaudois (CPNVD) est profondément atteint dans sa santé. Sans doute depuis le début des déboires (il a dû emprunter des sous à des amis dès 2007) qui l’ont conduit jusqu’aux
pas perdus de Longemalle, où il devise encore, bonhomme, avec les journalistes en attendant qu’on le prie d’aller faire face à ses juges.

Mais à l’ouverture du procès la donne change. Certes, il confesse vouloir en finir avec cette lourde affaire dans laquelle seize personnes affirment avoir été lésées. Mais à quelques minutes de la pause de midi, il appelle à l’aide. À bout de souffle, il doit s’allonger. Sans l’arrivée rapide d’une plaignante et de son avocate, il se serait sans doute effondré, comme le plan frauduleux élaboré pour combler le gouffre financier de sa société et de sa situation personnelle, respectivement mises en faillite en octobre 2014 et juin 2015. Comme s’est écroulé le petit empire – comptant jusqu’à 130 collaborateurs – qu’il s’était construit.

Car si l’ascension du gamin de Vallorbe a été rapide, sa descente a été vertigineuse. Parti de rien – il n’a jamais caché ses difficultés scolaires –, il se retrouve patron de sa petite entreprise à 25 ans, fin 1988, à Orbe. L’homme a du talent. Et du charisme, ce qui lui permet de décrocher de nombreux prêts, pour se lancer et pour développer ses activités. Afin de répondre à la demande et de surfer sur la vague du succès qui couronne son premier commerce, il investit 6 millions de francs en cinq ans, tous empruntés selon le reportage que lui consacre la RTS en 1996. La qualité de ses brunchs est vantée loin à la ronde. On lui propose en 1999 d’ouvrir le Grand Café du Montreux Palace qu’il exploitera durant deux ans. En 2002, associé notamment à Frédy Girardet, il concocte le banquet officiel de l’Expo.02, puis reprend la présidence d’un Lausanne-Sport moribond qu’il quittera en 2006. Entre-temps, et toujours parallèlement à sa pâtisserie d’Orbe, Philippe Guignard – soutenu par son épouse – a pris la tête du restaurant Les Horlogers, au Brassus, et du chalet d’alpage de La Bréguette, au-dessus de Vaulion. Un appétit d’ogre, dites-vous? Deux ans plus tard, boulimique, il ajoute encore à sa carte La Prairie, à Yverdon, et ouvre Le Citadin, à Lausanne.

Philippe Guignard, son nom et ses saveurs sont partout. Jusque dans les valises du Conseil d’État qui l’emmène en 2009 pour un voyage officiel à Moscou où le pâtissier-confiseur préparera deux banquets de 500 personnes. C’est finalement peut-être à côté de la place Rouge que s’amorcent ses années noires. Entre mai 2012 et avril 2014, il lâche successivement ses enseignes de la vallée de Joux, de Vaulion et d’Yverdon. Deux mois plus tard, un groupe d’investisseurs vaudois reprend sa société originelle, Guignard Desserts Orbe SA, et fonde le Groupe Philippe Guignard «pour lui venir en aide». Le pâtissier et son épouse en sont licenciés quelques mois plus tard. Les ennuis de santé qui l’affectent depuis quatre ans viennent d’éclater au grand jour.

Remis d’un premier burn-out, il tente de redémarrer en se lançant un dernier pari en septembre 2015: une boulangerie-pâtisserie-confiserie, baptisée Guign’Art parce qu’il n’a plus le droit d’utiliser son nom. L’aventure prendra fin en juin 2019. De nouveau pour cause de maladie. La même qui l’a fait passer les deux dernières nuits au CPNVD.