AboFace aux juges genevoisComment une grand-mère a piégé un escroc
Un Polonais a été condamné à 4 ans et demi de prison pour une arnaque téléphonique au faux policier. Récit.

L’escroquerie au faux policier exigeant une rançon a un visage. C’est celui de ce Polonais. Teint hâlé, cernes creusés, voix comateuse, l’homme de 54 ans comparaissait devant le Tribunal correctionnel cette semaine, avec l’aide d’une interprète. Après avoir balbutié quelques phrases la veille, il a été condamné vendredi à une peine de prison de 4 ans et demi pour escroquerie par métier.
Il est le premier à être jugé à Genève depuis que cette arnaque particulière a surgi, amenant la police à multiplier les messages de prudence à l’adresse des personnes âgées.
Diabolique, le stratagème débute par un coup de téléphone. Au bout du fil, une prétendue policière annonce à la personne que sa fille ou petite-fille se trouve en détention après avoir causé un accident de la route avec des blessés graves. Parfois, il est question d’une femme enceinte risquant de perdre son bébé. Une caution importante pour la libération du proche est alors exigée.
Pris en flagrant délit
Celui qui comparaît n’est assurément pas cette voix féminine au français irréprochable qui se trouvait au bout du fil. Le prévenu venait, lui, récupérer les enveloppes chez les victimes. La première fois à Vernier en décembre 2021, il repart avec 42’000 francs. Un mois plus tard, une femme lui remet 35’000 francs et tous les bijoux de famille à Puplinge. Mais en février 2022, à Vésenaz, la ruse change de camp.
La grand-mère, bientôt 80 ans, l’admet: au départ, elle a bien cru que sa fille avait causé un grave accident. Mais au fil de la conversation, un détail fait naître le doute. Elle raccroche? Non. En chaussettes, elle se précipite chez son voisin, un policier à la retraite, et lui fait signe de ne pas parler. Il comprend. Avec sa voisine, ils vont donc suivre les consignes de la pseudo-policière: se rendre au guichet de la banque et simuler le retrait de 50 000 francs.
«Au téléphone, le discours des malfrats est rodé et crédible.»
En fin de journée, l’homme vient récupérer la caution et disparaît à bord d’un taxi. Il découvre en chemin que le colis ne contient que du papier et des babioles.
Quand la voiture s’approche de la douane française, elle est stoppée par la police. Le malfrat est pris en flagrant délit, mais le butin amassé jusqu’alors a presque entièrement disparu. Il ne reste que 1900 francs dans les poches du Polonais.
«Pourquoi moi?»
Dans cette salle du tribunal, la presque octogénaire a tenu à suivre le procès de celui qui a tenté de l’escroquer. Courage intact, mais habitée par un profond sentiment d’insécurité, elle n’a qu’une question: «Pourquoi moi? Pourquoi m’avoir visée?» lui demande-t-elle.
À quelques mètres d’elle, le prévenu n’a rien à lui dire hormis cette phrase qu’il martèle en guise de ligne de défense: «Tout ce que j’ai fait, c’est prendre les enveloppes.»
On le devine, le Polonais ne dévoilera rien de la mystérieuse voix féminine au téléphone, ni de ceux qui occupaient la même chambre que lui à l’hôtel Ibis à Ambilly, tous évaporés après son arrestation.
«Il a bien pris part à ces escroqueries, mais sa participation est accessoire.»
Se présentant comme un simple revendeur de voitures en Pologne, il n’aurait fait qu’exécuter des ordres donnés par «des Tsiganes albanais» qu’il n’a jamais vus, en échange d’une maigre commission. «Il a bien pris part à ces escroqueries, mais sa participation est accessoire», résume son avocate, Me Laure Piguet.

Simple mule? La procureure Sara Garbarski n’y croit pas. D’abord, ce type d’escroquerie a ralenti à Genève dès l’arrestation du Polonais (environ 80 cas entre fin 2021 et début 2022, tentatives comprises).
Par ailleurs, l’homme traîne depuis vingt ans une collection de condamnations dans plusieurs pays d’Europe pour des faits similaires, toujours commis au préjudice de personnes âgées. «Tout au long de sa vie, il n’a fait que cela», affirme la magistrate.
Processus machiavélique
Le réquisitoire de la procureure a une vertu: décrire un procédé criminel pouvant paraître insensé vu de l’extérieur. Pourquoi l’arnaque fonctionne-t-elle? «Les malfrats commencent par faire des recherches sur leurs cibles et leur entourage. Au téléphone, le discours est rodé et crédible: ils mettent leurs victimes dans une situation d’urgence. En leur interdisant de raccrocher durant plusieurs heures, ils les isolent. Les phrases sont martelées sur un ton militaire à des personnes qui entendent des pleurs en fond sonore.»
Ces mères cèdent par «instinct de protection. Elles veulent aider leur enfant, lui éviter la prison.» Âgée de 92 ans, parfaitement lucide, l’une des victimes qualifiera ces heures de conversation téléphonique «d’hypnose psychologique».
«Il a été un maillon indispensable de la chaîne qui permet la réalisation de ces escroqueries.»
Vendredi matin, le porteur d’enveloppes a donc échoué à se faire passer pour une petite main fongible d’un réseau criminel. «Il a été un maillon indispensable de la chaîne qui permet la réalisation de ces escroqueries», a tranché le président du Tribunal correctionnel, Yves Maurer-Cecchini.
Plus tôt, quand le prévenu a tenté de formuler des excuses, le juge s’est adressé à lui. «Vous demandez pardon, vous êtes donc prêt à rembourser?» Le Polonais l’a regardé en souriant: «Je n’ai rien pour rembourser.»
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