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Le cinéma de Klaudia ReynickeConfinée mais pas trop

La cinéaste suisse sort «Love Me Tender», film féminin intrépide sauvé de la crise du Covid-19, faisant écho à un enfermement désormais presque coutumier… Interview.

La cinéaste Klaudia Reynicke vit désormais au Tessin avec son mari et ses deux enfants après avoir longtemps étudié à Lausanne.
La cinéaste Klaudia Reynicke vit désormais au Tessin avec son mari et ses deux enfants après avoir longtemps étudié à Lausanne.
First Hand Films GmbH

Klaudia Reynicke a bien cru que son deuxième long-métrage de fiction, «Love Me Tender», ferait partie des victimes collatérales de la crise du coronavirus. Stoppé net, au moment de sa sortie en mars, par la fermeture de toutes les salles. «J’ai pensé que c’était fini, qu’il y aurait 10000 films en file d’attente et que le mien serait oublié», se souvient la réalisatrice suisse d’origine péruvienne, installée au Tessin après de nombreuses années passées à Lausanne. Même si le film avait déjà fait une belle carrière dans les festivals (Locarno, où il a été présenté en première mondiale, mais aussi Séville, Londres, Toronto ou Buenos Aires), il eût été dommage de se passer de cette fiction insolite qui déjoue les attentes avec une détermination admirable.

D’autant plus que «Love Me Tender» croise inopinément des thématiques d’actualité comme la question féministe ou, plus étonnant, le confinement, au travers de son héroïne. Agoraphobe, Secunda, jeune femme ainsi nommée à la suite du décès de sa sœur aînée, ne quitte en effet plus l’appartement familial. Avec ce confinement maladif mais contrebalancé par un personnage à la fougue sauvage, Klaudia Reynicke signe une œuvre tendue qui renoue avec le public grâce à une programmation dans de nombreuses villes suisses. Interview avant que la cinéaste de 44 ans ne vienne présenter son film au CityClub de Pully mercredi.

Un film de confinement, mais du monde d’avant, donc?

Mon personnage n’arrête pas de sortir de chez soi en fait… (rires)! Au départ, j’avais envie de parler d’une grande lutte intérieure. Comme mon budget était restreint, je ne pouvais pas réaliser un grand drame avec beaucoup de personnages et beaucoup de lieux. En plus, je voulais pouvoir tourner rapidement, j’ai donc trouvé une solution minimaliste: parler de quelqu’un qui ne pouvait pas sortir.

Il y a une part de vous dans ce personnage?

C’est un mélange. J’ai grandi à Lima jusqu’à mes 10 ans et, dans mon enfance, j’ai beaucoup regardé une série, «El Chapulín Colorado», qui mettait en vedette un antihéros comique qui cherchait à sauver plein de situations mais qui n’y arrivait jamais, et son habit ressemblait un peu à celui de Secunda (ndlr: qui revêt un survêtement bleu moulant), en rouge. Mais cela pourrait aussi être une version de moi.

Quelle version de vous?

J’ai un goût prononcé pour le kitsch et une grande attraction pour ce qui se passe aussi hors du cinéma comme le monde de la performance. Ma scène d’ouverture avec ces deux corps qui se heurtent rappelle la performance de Marina Abramovic avec Ulay. Dans ce film, j’avais une liberté énorme. Beaucoup moins de pression. L’avantage de ne pas avoir beaucoup de sous, c’est que vous n’avez plus à suivre la machine, mais c’est elle qui doit le faire!

Secunda est malade, mais elle est aussi très forte. Vous cherchiez cette tension?

Elle a un très grand contrôle sur son corps, voyez la chorégraphie qu’elle est capable d’exécuter et, en même temps, elle peine à sortir ce corps de sa maison. Un personnage double, aux contradictions physiques.

Les hommes peuvent aussi être chiants et normaux. Ces hommes existent vraiment!»

Klaudia Reynicke, cinéaste

Dans cette tension, doit-on chercher un commentaire féministe?

On me pose beaucoup de questions dans ce sens. Notamment sur ses poils, que Secunda se laisse pousser et qui semblent déranger autant des hommes que des femmes! Je rappelle que les femmes ont des poils certains l’oublient! et que Secunda, qui n’a pas à se soucier du regard extérieur, est plus libre. On a aussi pointé les personnages masculins comme un peu horribles. J’ai grandi avec un cinéma où les protagonistes étaient des héros incroyables, charmeurs même quand ils étaient méchants… Mais les hommes peuvent aussi être chiants et normaux. Ces hommes existent vraiment! J’ai un peu caricaturé, c’est tout.

Barbara Giordano, qui joue Secunda, porte votre film. Vous l’avez pensé pour elle?

Non, cela devait être une comédienne plus âgée, mais j’ai fait un casting à Rome et je suis tombée amoureuse en deux minutes. Elle est capable d’exprimer une telle palette de sentiments, aussi bien lumineux que sombres. Elle a donné une grande intensité au film.

«Love Me Tender», de Klaudia Reynicke. Projection en présence de la réalisatrice le mercredi 17 juin (20 h), Pully, CityClub. Le film reste à l’affiche jusqu’au 23 juin puis est repris au Zinéma de Lausanne, dès le 24 juin. wwwcityclubpully.ch