Coup de pouce à la vueComment les crapauds à lunettes sont devenus trop stylés
Autrefois considérées comme des prothèses embarrassantes, les lunettes pour enfants sont aujourd’hui usuelles, voire cool. Un livre festif célèbre cette belle invention.

Les enfants myopes du siècle dernier s’en souviennent encore avec mauvaise humeur: «crapaud à lunettes», «Schtroumpf à lunettes», «quat’zyeux», «binoclard»… Les cours d’école d’alors affublaient volontiers les porteurs de lunettes de sobriquets moqueurs, soulignant leur appartenance au monde des intellos, des pas-cool, voire des infirmes. Vrai qu’à l’époque, l’appareillage n’avait rien de folichon.
Aujourd’hui, l’abondance de petites têtes à besicles a fait disparaître le stigmate. Les montures pour enfants sont variées, colorées, et les porter peut carrément être festif (lire témoignages). Pour célébrer les lunettes, «une des plus belles inventions de l’humanité», et convaincre les enfants qui auraient encore des doutes, l’autrice Caroline Stevan publie un livre ludique et joliment illustré par François Vigneault*.
Journaliste à la RTS, Caroline Stevan est astigmate et hypermétrope depuis son enfance, passée près de Fribourg (là-bas, dans les préaux, on disait plutôt «serpent à lunettes»). Pourquoi l’envie d’écrire ce livre? «Ma fille Salomé a eu ses premières lunettes autour de 1 an. J’ai toujours été touchée par les tout-petits et les toutes-petites à lunettes. J’avais envie de valoriser un peu cet objet incroyable, qui aide des milliards de gens au quotidien, à lire, à travailler, à jouer, à observer… Porter des lunettes, c’est tout sauf une tare.»

Le livre est parti des aventures de la superhéroïne à lunettes que l’autrice avait inventée pour sa fille – «elle sauvait les gens, les animaux, grâce à ses lunettes magiques», puis s’est étoffé avec les suggestions de l’éditeur, Helvetiq. Jusqu’à devenir cette «petite encyclopédie des lunettes». On y trouve des jeux – labyrinthes, dessins, quiz, illusions d’optique – mais aussi une foule d’informations en matière de science, d’histoire, de coutumes du monde. Où l’on apprend par exemple que 2,2 milliards d’êtres humains ont aujourd’hui besoin de lunettes, ou qu’au Japon et en Chine, 9 élèves sur 10 en sont dotés.
Épidémie de myopie
Chez nous, «un enfant sur cinq en moyenne a besoin d’une aide visuelle», selon Dynoptic, label regroupant des opticiens indépendants de Suisse. Dans les échoppes de la place, la multiplication des «espaces kids» ou des «univers junior» illustrent l’essor de ce marché.
Selon plusieurs études récentes, le nombre de personnes myopes a doublé depuis les années 1970. La multiplication des écrans serait à l’origine de ce que le monde de l’ophtalmologie qualifie depuis plusieurs années d’«épidémie». Dans un article référence paru en 2016, la revue Ophthalmology estimait que d’ici à 2050, la moitié de la population mondiale serait myope. Là aussi, le développement des lunettes pour enfants amène des solutions (lire encadré).

Les siennes, de lunettes, Caroline Stevan a appris à les aimer. Cette affection court maintenant dans la famille. «Vers 10 ans, ma fille aînée avait fait croire à l’ophtalmo que sa vue baissait. Elle nous a avoué par la suite qu’elle voyait en fait très bien; elle voulait juste des lunettes, comme sa petite sœur. Elle trouvait ça «trop stylé», pour la citer.»

Paroles d’enfants
«On est loin des prothèses d’antan»
Opticien depuis 27 ans, Marc Federer est responsable de la boutique Visilab de Pully. Il y a accueilli le vernissage du livre de Caroline Stevan.

Quelles évolutions avez-vous notées dans le monde des lunettes pour enfants?
D’abord, il y a vraiment beaucoup plus de choix dans les montures. On trouve toutes sortes de formes, de coloris. On est loin des modèles des années 1980, qui tenaient parfois plus de la prothèse que de la lunette.
Les enfants les choisissent-ils généralement eux-mêmes?
Parfois oui, parfois c’est plutôt les parents. Ceux qui aiment choisir eux-mêmes sont souvent inspirés par des gens célèbres, des influenceurs. C’est souvent des montures métalliques fines, un peu rondes. C’est la tendance du moment. Chez les 10-12 ans, on trouve aussi pas mal d’enfants qui voudraient porter des lunettes juste parce que leur meilleur ami en a. Cela peut arriver que des jeunes essaient de faire croire qu’ils ont des problèmes de vue alors qu’ils n’en ont pas! On peut dire que pour certains, il y a eu en trente ans comme une inversion dans ce que représentent les lunettes.
Elles ne sont donc plus perçues comme une tare?
Non. Mais à l’école, cela dépend aussi des tranches d’âge, et des classes. Dans les classes où aucun enfant ne porte de lunettes, il y a souvent des réticences à être le premier. Dès qu’un autre élève en a, c’est bon.
Et pour les verres, quelles évolutions?
Le grand changement est l’apparition des verres «à freination de l’évolution myopique». Ils sont particulièrement efficaces chez les enfants et les adolescents. Ici, nous proposons des verres Stellest de Essilor, une des deux marques à en fabriquer. Les résultats sont très positifs. Les études montrent qu’ils freinent l’évolution de la myopie de 67%. Comme ils demandent une fabrication très spécifique, ils sont plus onéreux, ce qui pour l’instant pose problème pour leur remboursement auprès de l’assurance de base.
Qu’en est-il des solaires?
Là aussi, ça a beaucoup changé. Toutes les grandes marques, Ray-Ban et les autres, déclinent aujourd’hui leurs modèles classiques pour les enfants.
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