AboCoupe du monde de rugbyQuand Hexagone et Ovalie fusionnent pour ne faire qu'un
L’équipe de France rêve de remporter un premier titre mondial sur son sol, vingt-cinq ans après les «footeux». Plongée au cœur d’un sport et d’une culture bien à part.

Près d’un(e) Français(e) sur quatre était devant sa télévision, le 8 septembre passé, pour voir les Bleus lancer avec brio «leur» Coupe du monde de rugby face aux All Blacks. Au-delà de ce carton sportivo-populaire inaugural, c’est l’histoire d’une idylle ancestrale qui s’apprête, peut-être, à vivre son paroxysme. L’Hexagone et l’Ovalie, en dépit de toute loi géométrique, s’emboîtent allègrement depuis un siècle et demi. Qu’Antoine Dupont et ses coéquipiers soulèvent le trophée Webb Ellis ou non le 28 octobre prochain, la passion n’est pas près de s’éteindre.
Car le lien est costaud comme un pilier du Gers, aussi infaillible qu’un serment de troisième mi-temps. Le rugby a beau séparer le nord du sud, opposer les villes et les campagnes ou diviser les humbles et les puissants, à la fin, il rassemble. Cette dixième Coupe du monde est là pour le rappeler. Les fastes d’un sport lui aussi devenu business n’empêchent pas les racines de rester vivaces.
«Le rugby correspond parfaitement à ce tempérament français, qui consiste à se foutre sur la gueule avec son voisin.»
La première ancre a naturellement été jetée par des Anglais débarqués au Havre, en 1872. Des commerçants, industriels ou instituteurs britanniques implantent la chose en capitale, avec le Racing Club (1882) et le Stade Français (1883), puis d’autres brèches s’ouvrent à Bordeaux, La Rochelle ou Toulouse. De là, le virus ne tarde pas à se répandre, en priorité dans les bleds et cités du sud-ouest.
«Dans ces coins-là, ça a tout de suite accroché avec le rugby, raconte Pierre-Michel Bonnot, plume historique de «L’Équipe» durant quatre décennies. Ça rappelait ce jeu de soule, où les villageois s’entretuaient pour ramener chez eux la vessie de porc qui leur servait de ballon – ça a été interdit au XVIe siècle, parce qu’il y avait trop de morts. Le rugby correspond parfaitement à ce tempérament français, qui consiste à se foutre sur la gueule avec son voisin. Ce jeu, c’est la sublimation de tout ça inscrite dans un cadre très réglementé par les Anglais.»
Un combat, une école
Avant de le remporter à 26 reprises – la première en 1954 –, l’équipe de France a été exclue du Tournoi des Cinq Nations près d’une décennie, en raison de son indiscipline et de ses propensions bagarreuses. Le sommet de cette foire aux bourre-pifs remonte au 21 avril 1930, lors d’un France-Galles où il fut davantage question de pralines que de sucettes à l’anis. «Un Gallois a voulu m’amocher, je l’ai maquillé un peu, je crois avoir du punch, témoignera un Tricolore deux jours plus tard dans «France-Soir». Williams s’est montré le plus méchant; je l’ai étendu net d’un crochet du gauche qui lui a ouvert la joue.»
«Élevé à la mamelle du jeu» par son instituteur dans les années 1950 à Pompadour (Corrèze), Pierre Villepreux tient à souligner que «derrière cette notion de combat, il y a toujours eu un aspect éducatif, l’idée d’une école de vie». «Gamins, on n’avait pas d’entraîneur, mais un ballon. Alors on jouait», se souvient avec une pointe de nostalgie celui qui deviendra l’un des plus fameux théoriciens du rugby français. L’un des plus grands palmarès aussi, avec trois victoires dans le Tournoi comme joueur (1967, 68 et 70), puis deux autres en tant qu’entraîneur (1997 et 98).
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«Partout où je suis allé, j’ai porté ce goût du jeu en moi, avec l’idée de fédérer autour d’un rugby qui plaise… et qui gagne. Car oui, c’est toujours possible de faire les deux», assène Pierre Villepreux, espèce de Pep Guardiola de l’Ovalie qui, après avoir notamment jeté les bases du grand Stade Toulousain, amènera les Bleus en finale de la Coupe du monde 1999. Fabien Galthié, actuel sélectionneur, était sur le terrain.
«Le rugby, c’est l’étendard de la vallée, la locomotive du territoire. On polarise, on rend les gens heureux.»
La fin des années 1990, c’est aussi l’arrivée du professionnalisme, décrété en 1995, mais qui mettra du temps à s’installer. «Le fond de ma pensée, c’est que ce sport n’était pas fait pour devenir professionnel, mais c’était inévitable, déplore sans s’appesantir Pierre-Michel Bonnot. Aujourd’hui, l’argent est là. Si vous regardez les fiches de paie, il y a toujours au moins un zéro de moins que sur celles des footeux.»
Si quelques stars empochent un peu plus d’un million par saison, le salaire mensuel moyen au sein du Top 14 dépasse de peu les 20’000 euros. Le championnat français, désormais considéré comme le meilleur au monde, applique un plafond salarial en guise de garde-fou. Le plus haut budget, celui du champion toulousain, s’élève à 46 millions. À l’autre bout de l’échelle, on trouve les 17 millions du néo-promu Oyonnax.
L’exemple d’Oyonnax
La cité de l’Ain, avec ses 22’000 habitants, prouve qu’il est encore possible d’exister dans une élite de plus en plus squattée par les grands centres urbains et leur potentiel économique. Les fleurons d’antan comme Agen, Lourdes, Tarbes, Dax, Béziers ou Narbonne, par exemple, ne peuvent plus régater. «Notre promotion n’est pas un miracle, parce que ce club s’est construit dans la durée, explique Thierry Emin, vice-président d’Oyonnax. C’était un dur labeur, comme celui que les gens connaissent dans cette ville de travailleurs. On a le soutien des collectivités locales et de tout le tissu industriel. Le rugby, c’est l’étendard de la vallée, la locomotive du territoire. On polarise, on rend les gens heureux.»
Ils étaient près de 2000 en rouge et noir pour soutenir «Oyo», début août à l’occasion d’un match amical à Saint-Claude (Jura), par un gris vendredi après-midi. Depuis la mignonnette tribune du Stade de Serger, où régnait une ambiance rustico-bon enfant, celui qui fut aussi vice-président de la Ligue nationale jusqu’à l’été dernier porte un regard enthousiaste sur les récentes évolutions du rugby français.
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En attendant un éventuel premier sacre mondial chez les grands, les M20 ont montré la voie en juillet passé. Rayon clubs, les trois dernières éditions des deux Coupes d’Europe ont été remportées par des Français. Le résultat d’un «système de détection et de suivi hyper vertueux», selon Thierry Emin, qui a entre autres «fabriqué» les Antoine Dupont, star absolue des Bleus, Romain Ntamack, le grand absent sur blessure de ce Mondial, ou encore Thomas Ramos, autre pierre angulaire du XV tricolore. «Tous les maillons de la chaîne, des petits clubs formateurs jusqu’au sommet de la pyramide, sont désormais reliés, applaudit le dirigeant. On ne fonctionne plus les uns à côté des autres, mais ensemble.»
«S’ils vont au bout, ça peut créer un engouement supérieur, une dynamique nationale.»
Avec plus de 1900 clubs, l’Hexagone a vu son nombre de licenciés augmenter de 7% lors de la saison écoulée, avec un total de 324’326 joueurs en herbe ou en béton. Un essor qui tord le cou aux craintes nourries par certains parents, qui estiment ce sport trop violent: «le fruit néfaste de préparations physiques peut-être excessives», estime Pierre Villepreux. Cet élan s’avère d’autant plus remarquable dans une société où le goût de l’effort, notamment chez les jeunes, n’a pas le vent en poupe. «Le rugby reste un sport particulier, note Pierre-Michel Bonnot. Il faut avoir envie de se rouler dans la boue un dimanche après-midi en n’arrêtant pas de se faire rentrer dans le portrait.»
Visiblement, il reste pas mal d’amateurs en la matière, dont beaucoup rêvent même de devenir professionnels. Et le processus ne pourra que s’amplifier, si l’équipe de France, victorieuse jeudi soir de son deuxième match du Mondial contre l’Uruguay, devait aller au bout de son rêve. Vingt-cinq ans après les Bleus de Zinédine Zidane, peut-il y avoir un effet «France 98» chez les rugbymen? «Oui, absolument, ça peut créer un engouement supérieur, une dynamique nationale. Le potentiel de cette équipe permet tous les espoirs», piaffe Pierre Villepreux, 80 ans, encore membre du Comité d’éthique de la fédération.
Des dérives, aussi
Les dérives observées ces dernières années, notamment autour de l’ancien sélectionneur et président Bernard Laporte, font soupirer l’amoureux du jeu. «On ne chôme pas, avec ces affaires liées à la justice, regrette-t-il. J’ai souffert, parce que tout ça donne une mauvaise image de notre sport. C’est parfois un peu compliqué… Mais j’ai bon espoir que cela se décante.»
Pour nettoyer la vitrine, rien de tel qu’une victoire en Coupe du monde, un triomphe populaire. «Après la Coupe du monde 2007, on a vu un afflux, mais on n’était pas préparés à ça. Là, nous sommes prêts à recevoir des jeunes et à les former, y compris dans des plus petits clubs comme Saint-Claude.» L’Hexagone et l’Ovalie n’ont manifestement pas fini de fricoter.
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