En fêtant ses Bleus, Paris prend une douce revanche

Mondial 2018Marquée dans sa chair ces dernières années, la Ville Lumière a réservé un triomphe aux nouveaux champions du monde.

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Les Bleus ont gagné. Les Parisiens les ont attendus des heures lundi après-midi, patients et joyeux, «collectifs» à l’image de l’équipe de Didier Deschamps.

Le resto chic Fouquet’s s’est barricadé derrière des planches de bois, le drugstore Publicis répare les dégâts causés la veille par des casseurs. L’avenue des Champs-Élysées, débarrassée pour un soir de son vernis touristique, est prête à accueillir les champions du monde dans son plus simple appareil.

«C’est le premier rassemblement auquel j’assiste depuis «Charlie», au lendemain des attentats de janvier 2015, témoigne Bouchra, 24 ans, venue de Saint-Cloud. Voyez, ce n’est pas vraiment la même ambiance.» Sur la pancarte que Bouchra brandit fièrement, on peut lire: «Et à la fin, c’est toujours N’Golo Kanté qui gagne.» Kanté, le «petit» de l’équipe, (1,69 m), «l’homme aux trois poumons, celui qui ne lâche rien», commente Bouchra, conquise par le côté antistar du milieu de terrain des Bleus.

La marque parisienne
Ils sont des dizaines de milliers à se masser sur l’avenue en pente douce, à regarder du côté de la Concorde, attendant les Bleus, les leurs, ceux de 2018. Pour Paris, c’est une douce revanche. Sur cette équipe de 1998, plus marseillaise, «zidanaise». Les Bleus de la deuxième étoile sont pour un bon tiers Parisiens, du moins Franciliens.

Si l’ambiance était moins collective, on verrait les communes d’île-de-France porter haut leurs couleurs. Bondy d’abord, en Seine-Saint-Denis, qui a vu grandir le phénomène Mbappé. Roissy-en-Brie, où a «explosé» Paul Pogba. Fontenay-sous-Bois, où s’est formé Blaise Matuidi. Ou encore Suresnes, ville de Kanté, Colombes pour Nzonzi, Éragny pour Kimpembé, etc. Autant de banlieues parisiennes dont on a dit tant de mal et qui préparent l’avenir du foot français.

«Les Bleus de 2018 sont plus forts que ceux de 1998. Ils sont plus collectifs et puis ils valent 1 milliard»

«Les Bleus de 2018 sont plus forts que ceux de 1998, jurent Yves et Naïm, du FC Puteaux. Ils sont plus collectifs et puis ils valent 1 milliard.» Allusion à la somme de leurs valeurs marchandes. Yves et Naïm n’étaient pas nés en 1998 et sont fiers d’avoir enfin «leur» Coupe du monde.

«Revanche» aussi, si l’on peut dire, sur des années sombres, celles des attentats parisiens. Cela fait du bien de se retrouver autrement que dans le deuil. Simplicité, collectif, joie sont les mots du jour.

Un slogan dépassé
Black-blanc-beur? Le slogan n’a plus cours. «C’est dépassé, aujourd’hui c’est plutôt le melting-pot, on a tous intérêt à se mixer», prêche Will Iat, du groupe French Urban Touch, venu de Villepinte célébrer la victoire des Bleus. Et c’est vrai que la foule est métissée, diverse, multiple. On peut rêver.

«Giroud symbolise bien cette équipe, où règnent la discrétion, l’abnégation. Il ne marque pas mais fait marquer les autres»

Sur les Champs-Élysées garnis de drapeaux tricolores, les numéros 7 de Griezmann – achetés sans doute avant le Mondial – dominent. Mais on voit aussi fleurir les 10, celui porté par Mbappé, les 9, qui est sur le maillot de Giroud. Derrière le collectif, chacun choisit sa couleur, sa tendance. Pour Roland, c’est Giroud: «Il symbolise bien cette équipe, où règnent la discrétion, l’abnégation. Il ne marque pas mais fait marquer les autres», témoigne ce cadre supérieur, heureux de pouvoir enfin parler foot sans en avoir honte. «Chez nous, les cadres sup, on a un peu le foot honteux; le rugby c’est plus chic.»

«Les ego, c’est terminé!»
Le 10 fait presque l’unanimité. «Mbappé est génial et il ne se la raconte pas, résume Marvelino. L’époque des ego surdimensionnés, des Cantona, c’est terminé!»

Après des heures d’attente, une fumée bleue monte sur le bas des Champs. Voilà enfin la «papamobile» des Bleus: le bus à impériale entame sa course triomphale. Et c’est le délire. Le bus monte, vite, trop vite. Comme une voiture du Tour de France. Pas le temps d’entamer une conversation avec les héros, de leur parler stratégie, de voir si Pogba est aussi amusant qu’à la télé, si Griezmann s’est enfin détendu, si Lloris s’est remis de son erreur… Ces messieurs sont attendus par le président à l’Élysée.

Créé: 16.07.2018, 23h15

Didier Deschamps

Le génie de la débrouille qui s’arrange toujours pour écrire l’histoire

Ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Sous ses airs de commun des mortels, Didier Deschamps le sait mieux que personne. Depuis dimanche, il est le prototype de l’homme qui réussit. Celui qui gagne sur le terrain et en dehors, fidèle à ses principes, quitte à passer pour un incompris jusqu’au moment de l’apothéose.

Dimanche, l’entraîneur de l’équipe de France est devenu le troisième homme de l’histoire à remporter une Coupe du monde en tant que joueur, puis entraîneur. Avant lui, deux légendes, le Brésilien Mario Zagallo et l’Allemand Franz Beckenbauer, avaient réussi cet exploit. Que Didier Deschamps les rejoigne est une anomalie de l’histoire. Lui-même le reconnaît: «C’était deux très beaux joueurs. Moi, j’étais moins beau qu’eux sur un terrain», a-t-il lancé juste après la victoire contre la Croatie. Avant d’ajouter quelques mots qui en disent long: «Mais je me suis débrouillé quand même.» Autrement dit: quand ce n’est pas inné, on cherche, on bidouille, on ajuste, jusqu’à l’obsession. Jusqu’à résoudre cette terrible équation de la victoire que la majorité ne parvient jamais à maîtriser.

«Didier Deschamps a bâti une équipe qui lui ressemble: travailleuse, courageuse, qui calcule et qui gagne.» Consultant pour France 24, Jérôme Jessel suit la vie intime des Bleus depuis deux décennies. Auteur de «La face cachée du foot-business», il a décortiqué les succès et les déboires des stars françaises depuis la génération 98. Dont le destin incroyable de Didier Deschamps, ce gars, capitaine à Nantes à 18 ans, jamais flamboyant mais indispensable, alors planté au milieu du terrain avec la même force qu’il met aujourd’hui à suivre ses principes. Malgré cela, Jérôme Jessel avoue s’être trompé quand, début juin, il a livré sa liste des 23 pour la Russie: «J’imaginais le groupe trop docile, des «bisounours» sans caractère. Comme beaucoup, j’avais minimisé la force qui pouvait émerger des joueurs. Deschamps connaît tous les codes du vestiaire. Il a pensé l’alchimie du groupe de manière à gérer les ego jusque dans le détail.»
La liste n’était pas celle des meilleurs joueurs, mais la meilleure équipe possible.

Le système gagnant avant le champagne perdant. Et tant pis pour une certaine idée du romantisme. Celui que David Ginola – écarté par Aimé Jacquet en 1998 pour préserver le collectif – surnommait le «passe-partout» n’en a pas besoin. Cela ne fait pas gagner. En revanche, il sait mieux que personne que bien défendre permet d’envisager la victoire.

«Il est très malin, très politique aussi. Il cherche les alliés puissants et évite d’entrer frontalement en conflit, que ce soit avec les dirigeants ou avec les joueurs», décrit Jérôme Jessel. Une attitude qui cache aussi un certain opportunisme. Être là au bon moment semble être son destin. Dans les années 90, la France avait lancé une politique de formation qui préconisait un football physique où la bataille du milieu était prépondérante. Un choix avant-gardiste et qui avait mené les Bleus au titre mondial. Au cœur du système, il y avait capitaine Deschamps en chef d’orchestre.

Vingt ans plus tard, coach Deschamps a remis cela, avec les mêmes idées, mais un atout en plus: des joueurs offensifs comme Antoine Griezmann ou Kylian Mbappé, fruit d’un changement de politique de la fédération française, engluée au début de la décennie dans un football physique qui se faisait tourner en bourrique par les petits gabarits techniques, comme ceux de l’équipe d’Espagne. Au groupe qui défend ce coffre-fort qu’il chérit, Deschamps a donc ajouté quelques génies capables de déverrouiller les combinaisons adverses en quelques secondes. Il fallait en avoir l’idée. Et surtout la faire accepter à une bande de jeunes avides d’exploits individuels. Le génie de la «débrouille» lui avait redonné ce coup d’avance qui permet d’écrire l’histoire.

Patrick Oberli et Daniel Visentini

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