Passer au contenu principal

Renaissance d’une aventure artistique«Créer, c’est ma façon d’anéantir le terrible dans la vie»

L’œuvre que Danielle Jacqui imaginait il y a quatorze ans pour la façade de la gare d’Aubagne est en cours de montage devant la Ferme des Tilleuls, à Renens. L’artiste autodidacte en a fait don à la Ville en 2015.

Le montage du «Colossal d’Art Brut ORGANuGAMME II» a commencé fin août devant la Ferme des Tilleuls, à Renens. Les pièces sont clippées sur la structure métallique imaginée par l’architecte Jean-Gilles Décosterd.
Le montage du «Colossal d’Art Brut ORGANuGAMME II» a commencé fin août devant la Ferme des Tilleuls, à Renens. Les pièces sont clippées sur la structure métallique imaginée par l’architecte Jean-Gilles Décosterd.
Olivier Vogelsang
Arrivée fin août, l’artiste passe le mois de septembre à Renens pour superviser le montage de ce premier module.
Arrivée fin août, l’artiste passe le mois de septembre à Renens pour superviser le montage de ce premier module.
Olivier Vogelsang
Le montage de la sculpture va se faire sur plusieurs années, au fur et à mesure des rentrées financières qui vont permettre de le concrétiser. L’ensemble du projet est devisé à 2,4 millions de francs.
Le montage de la sculpture va se faire sur plusieurs années, au fur et à mesure des rentrées financières qui vont permettre de le concrétiser. L’ensemble du projet est devisé à 2,4 millions de francs.
Olivier Vogelsang
1 / 3

Le regard même pas inquiet alors que les premières pièces de son «Colossal d’Art Brut ORGANuGAMME II» s’agrippent sur leur ossature métallique, elle se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire pendant sa résidence à Renens! Mais c’est sûr… Danielle Jacqui, 86 ans, va trouver. Le temps que sa douce folie, 36 tonnes de céramique, ou dix ans de sa vie de créatrice, prenne forme devant la Ferme des Tilleuls, l’artiste a l’air déterminée à «faire son trou. Je vais trouver! Peut-être qu’un atelier pour faire un peu de couture?»

On l’a compris, les bras croisés, ce n’est pas le genre de la maison et, d’ailleurs, sa maison de Roquevaire (Bouches-du-Rhône) expose littéralement cette énergie. Habitée de créatures chimériques depuis la façade jusqu’aux dossiers des chaises, débordant d’une vie foisonnante et bigarrée mais surtout œuvre totale, la demeure dit cette prise de pouvoir de l’imaginaire sur un environnement devenu son royaume. Celle qui s’avoue timide y est chez elle depuis 1985. Dans son souffle d’autodidacte et… un peu à l’abri aussi.

«Je crois que je suis née comme ça, appliquée à désobéir, à mettre le désordre là où il y a de l’ordre»

Danielle Jacqui, créatrice autodidacte

Les choses n’ont pas été aussi évidentes pour son «ORGANuGAMME», imaginé en 2006 pour habiller la façade de la gare d’Aubagne. La politique s’en est mêlée, le temps a passé et la Française a choisi un autre destin pour cette sculpture en l’offrant à la Ville de Renens pour la Ferme des Tilleuls. C’était en 2015! Une année plus tard, cinq camions conteneurs traversaient la frontière avec les 4000 pièces uniques de ce puzzle géant. Et là aussi elles ont attendu. Les premiers fonds, avant la recherche de plus gros moyens – 2,4 millions de francs pour l’ensemble du projet – et enfin le redéploiement du projet initial sur une structure dédiée. C’est dire si les aléas ont fragilisé la matérialisation de l’œuvre de céramique, et renforcé la cautèle de sa créatrice fascinée par l’idée que sa sculpture devrait pointer à 13 mètres de hauteur, plus que par sa naissance. Cette fois bien réelle.

Les 4000 pièces de la sculpture monumentale réalisée sur une dizaine d’années par la créatrice sont arrivées à Renens en 2016.
Les 4000 pièces de la sculpture monumentale réalisée sur une dizaine d’années par la créatrice sont arrivées à Renens en 2016.
Olivier Vogelsang

«Après toutes ces années? Je vais dire qu’après tous ces échecs je suis prudente, souffle-t-elle. Un artiste n’est jamais sûr du résultat. Attendons! Et même si ce qui est en train de se passer relève de l’inespéré, de l’inconcevable, je poursuis mon avancée. C’est paradoxal, mais j’ai toujours été comme ça, à oser me projeter dans l’avenir. Ce qui fait que je crois qu’on a raison d’oser.» Les exemples suivent… Pour sa prochaine exposition en France, l’octogénaire espère «le Mucem, à Marseille, ou rien».

Parallèlement, l’octogénaire travaille sur une demande de classification de sa maison et un troisième challenge. «J’ai conservé quelques jolies pièces que je suis prête à donner, mais je veux choisir le musée.» Audacieuse! Comme la Suisse qui, dans les années 1980, osait l’exposer à la galerie d’art Migros de Schaffhouse. L’histoire d’amour était née entre cette terre d’accueil artistique et Danielle Jacqui, brocanteuse dans une première vie, peintre, brodeuse, sculptrice ou encore céramiste dans une deuxième. «Je n’ai jamais imaginé qu’un jour je pourrais devenir céramiste, ça s’est fait au fur et à mesure. En fait, je crois que je suis née comme ça, appliquée à désobéir, à mettre le désordre là où il y a de l’ordre.»

Le rouge qui rythme

Les yeux levés vers ces figures aussi solaires que mélancoliques, vers ces bribes de vie au format catelle qui commencent à recouvrir le premier module de la sculpture – il y en aura 27 au total –, Danielle Jacqui peste… gentiment. Les lèvres ornées d’un rose aussi coquet que mutin, le sourire complice. «Vous voyez, là, entre ces deux visages ronds, un petit décalage ne m’aurait pas dérangée. L’équipe est très respectueuse de mes premiers plans; moi, j’aimerais qu’ils osent un peu plus le désordre.»

Le sien a belle allure, exubérant, luxuriant. Il colonise les matières, le tissu, la toile, la terre cuite, le bois. Rebelle, il se joue des frontières hiérarchiques entre l’art et l’artisanat, et s’installe partout où il passe. D’ailleurs, «Celle qui peint» – le nom qu’on lui donne dans son village, celui qu’elle utilise comme signature – a déjà une vision très claire de l’effet de son «Colossal d’Art Brut ORGANuGAMME II» sur son nouvel environnement. «Cet abus de couleurs qui va surgir dans cet entourage très doux, très Suisse, va faire du bien.» Son but.

«Cet abus de couleurs qui va surgir dans cet environnement très doux, très Suisse, va faire du bien»

Danielle Jacqui, créatrice autodidacte

La créatrice aime faire le bien autant que se réinventer sans cesse, c’est «son chemin de liberté», ce qui la «sauve». Parce que si l’ensemble rythmé par le rouge – couleur essentielle pour l’autodidacte – submerge, abondant, magistral, complexe, la vérité de l’œuvre est à lire dans les détails. Dans les rictus, les bouches béantes, les visages aux traits éclatés. Comme dans ces yeux souvent embués par le spleen. Existentielle, cette farandole n’est donc pas toujours joyeuse! L’artiste abonde dans un filet de voix. «Je ne travaille pas que quand ça ne va pas, mais la vie n’est pas facile. En plus quand elle est longue! Le travail, c’est ma façon d’anéantir le terrible dans la vie. Ce n’est pas de l’agressivité, c’est l’essence de nous-même. Quand on œuvre, on regarde en soi, et j’aime savoir que ma personnalité transparaît à travers ce que je fais.»

Renens, Ferme des Tilleuls
Une salle est dédiée en permanence au travail de Danielle Jacqui.
www.fermedestilleuls.ch

Le corps de la femme est très présent dans le travail de Danielle Jacqui, comme le rouge d’ailleurs.
Le corps de la femme est très présent dans le travail de Danielle Jacqui, comme le rouge d’ailleurs.
Olivier Vogelsang