Scène culturelleDes retraités conquièrent le théâtre de Vidy
Succès en 2019 puis en tournée, la pièce de Massimo Furlan et de Claire de Ribaupierre revient. Rencontre avec les trois retraités qui y jouent leurs propres rôles.

«C’est comme un rêve. C’est presque incroyable.» Ces mots, prononcés avec incrédulité, reviennent unanimement dans leurs bouches: c’est ainsi que Silvano, Giuseppe et Luigi vivent leur retour sur scène dans la reprise de la pièce «Les Italiens», de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre, à Vidy.
Cinq ans après leur succès, ils ont désormais… 80 ans! Peur d’éventuels problèmes de mémoire? «Cela ne s’oublie pas, car nous avons joué de très nombreuses représentations, affirme Luigi. Cette fois-ci, après que les années ont passé, c’est même plus de plaisir et plus d’émotion pour moi! Je rajeunis!»
Dans leur antre de la Kantina, au Théâtre de Vidy, où ils continuent à se retrouver les après-midi pour jouer aux cartes avec d’autres compatriotes, les trois Italiens sont à l’image de ce qu’ils nous dévoilent d’eux sur scène: Luigi, ex-chanteur, tente volontiers de capter la lumière des projecteurs. Giuseppe, plus timide, se confie tout en pudeur, tandis que Silvano joue les gais lurons, alors qu’il est profondément traumatisé. Certes, leurs parcours d’immigration sont tous différents, mais des points communs les réunissent, notamment la peur et les larmes versées face à la solitude de l’exil.
À l’époque, la première épreuve de l’arrivée en Suisse était… la visite médicale! Elle s’est bien passée pour deux d’entre eux. Mais Luigi se souvient du «lavage total». Cet accueil reste gravé, même des dizaines d’années plus tard, dans la chair de femmes italiennes, dont certaines n’avaient jamais connu la nudité avant cet épisode traumatisant de choc et d’humiliation.

De ce fait, se déshabiller sur scène dans le projet de Massimo Furlan, cette fois-ci pour dévoiler une tenue de Superman et non un corps nu, constitue-t-il une revanche, tout du moins symbolique? Pas vindicatifs, les trois Italiens ne l’ont jamais vécu ainsi. Endosser le costume de Superman montre plutôt «qu’on est vieux, mais qu’on tient!» affirme Luigi, pour qui «le moment où nous nous déshabillons, puis celui où les jeunes nous aident à nous rhabiller sont les plus belles scènes de la pièce».
«Je ne peux pas contrôler ma souffrance»
Le fait de raconter ainsi leur immigration a-t-il changé leur rapport à la Suisse? Non, estiment-ils. Mais il a permis à Silvano d’accomplir une partie de son chemin de résilience, lui qui est arrivé à 16 ans, sans papiers, avec Lausanne pour destination. «Mais je m’étais arrêté à l’arrêt d’avant, par peur de la grande ville, et j’avais dormi dans la salle d’attente de Vevey.»
Silvano en connaîtra bien d’autres, des nuits sans toit, dans les rues de Lausanne, vivant dans l’angoisse de se faire arrêter. Il ne se nourrissait alors que de pain et buvait l’eau des fontaines. Après avoir trouvé un emploi, il aura bien le gîte et le couvert… mais aucun salaire! «Lors des représentations intermédiaires, avant la première, j’ai beaucoup pleuré, lâche Silvano. Cela sortait de partout, même du nez. Un monsieur est venu me dire que je l’avais fait pleurer. Je lui ai répondu: «Je ne peux pas contrôler ma souffrance.» La pièce «Les Italiens» lui a permis d’en parler et de faire en partie la paix avec son trauma, même si en parler reste éprouvant.
Nécessaire bienveillance
Les comédiens professionnels sont formés pour aller fouiller dans des émotions parfois difficiles, mais pas les non-professionnels. Massimo Furlan en était parfaitement conscient au moment d’entamer ce projet: «Avec Claire, nous savions que nous allions travailler sur des zones sensibles, explique-t-il par téléphone. De plus, être sur scène contient une dimension très belle et très violente, un choc sur lequel on ne peut pas mettre des mots. Nous leur avons expliqué d’entrée de jeu que nous allions beaucoup parler, que cela allait être très intense et passer par des émotions magnifiques, mais aussi très tristes.»
Quelles nécessaires précautions avec ces amateurs? «Il faut procéder avec beaucoup de tact et d’attention. Toute l’équipe – y compris du Théâtre de Vidy – est entrée dans une relation d’accompagnement et de bienveillance. Les Italiens se sont montrés très courageux pour sortir leurs tripes. Mais nous avons toujours insisté: nous ne les forçons pas à raconter ce qu’ils ne veulent pas raconter.»
Massimo Furlan insiste sur le potentiel libérateur de la parole. Qui semble avoir bien fonctionné sur Silvano, Giuseppe et Luigi: «Leurs femmes nous disent: «Que leur avez-vous fait? Ils n’ont jamais été aussi en forme!» Pour tout cela, les Italiens insistent pour dire grazie.
Après les Italiens, les Italiennes?
En septembre prochain, Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre présenteront à Vidy «Le lasagne della nonna», pour conter l’immigration italienne du point de vue des femmes. Ont-ils trouvé le bon filon à exploiter en parlant des Italiennes après «Les Italiens»? Au téléphone, Massimo Furlan répond en riant, non sans une touche d’autodérision: «Ensuite, nous ferons les belles-sœurs et les beaux-frères!» Plus sérieusement, il explique: «Pendant «Les Italiens», nous nous sommes vite demandé où étaient les femmes, les mères. Elles portent d’autres histoires. Nous nous sommes posé la question de faire un deuxième volet des «Italiens», nous avons même été invités à des résidences dans les Pouilles.»
Le déclic est venu de discussions avec Davide Brancato. «Il nous a parlé des lasagnes que lui confectionnait sa nonna Giuseppina. Ce rapport entre eux nous a intéressés. Nous sommes allés la rencontrer dans sa cuisine jurassienne. Il était difficile pour Davide d’être homosexuel et drag-queen dans la communauté italienne, mais surtout à Delémont! Parfois, il faut partir de là où on est si on ne peut y vivre librement.» Une autre histoire d’exil, en somme.
«Les Italiens», Théâtre de Vidy, du 14 au 18 mai. Pasta disco le 18 mai. www.vidy.ch
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