«Avant et après 1932, il y a deux Staline»

LivreAvec «Koba», Robert Littell, l’agent le plus secret de la littérature américaine, mate le tyran par le trou de la serrure.

Fiche de la police tsariste en 1906 sur un révolutionnaire géorgien, 23 ans, identifié comme Koba, le futur Staline.

Fiche de la police tsariste en 1906 sur un révolutionnaire géorgien, 23 ans, identifié comme Koba, le futur Staline. Image: WIKIPEDIA/ DR

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A 84 ans, Robert Littell reste un mystère qui se décante à peine dans «Koba», sa dernière lubie. New-Yorkais descendant d’immigrés juifs polonais, désormais résident français entre la Normandie et Paris, cet écrivain à la bougeotte immuable fut jadis grand reporter des zones chaudes du globe dans les sixties, féru d’espionnage la décennie suivante et produisant notamment un classique sur le KGB et la CIA, «La compagnie». Confident à l’occasion des grands de ce monde, l’agent le plus secret de la littérature américaine se faufile au 20e roman dans l’intimité de Staline, aux derniers jours du monstre.

Pourquoi prendre un enfant pour interviewer ainsi Staline à distance?
Depuis toujours, je voulais disséquer ce monstre brut, y trouver son humanité défaillante. Ma solution, c’est de le dévisager à travers un gosse de «10 ans et demi et deux jours». Ce Léon surdoué, vif et turbulent, reste aussi un naïf, qui n’identifie pas dans son interlocuteur, vieillard décrépit, l’homme des portraits officiels géants accrochés au Kremlin.

Ne manipulez-vous pas le lecteur?
Je n’y vois pas des trucs d’écrivain. Je donne même la clé du livre dans la scène où Staline demande pourquoi il parlerait au gamin: «Parce que je n’ai pas peur de toi», répond Léon. Je me mets au niveau de ces enfants, de sa copine qui voit en Léon un baratineur de première et doute de l’existence de ces conversations.

Où ranger Koba dans votre fonds de commerce de poètes, tyrans, espions?
Ce Staline, aux dernières heures de ses derniers jours en 1953, dévoilé par le jeune Léon, a sombré dans la psychose totale. Isolé face au Politburo, le tyran que chaque Russe craignait a peur de tout et de tout le monde. Pour une fois, face à ce petit garçon qui ne cherche pas à prendre sa place, qui se satisfait de deux boules de glace à la vanille, il peut baisser la garde et faire confiance.

Comment qualifiez-vous ce livre?
C’est un roman, une invention bien sûr, du théâtre en puissance. Et une fable, comme dit mon épouse. J’ai frôlé Staline dans d’autres textes, notamment quand j’ai écrit sur le poète Ossip Mandelstam, à qui je prêtais des hallucinations sur le tyran. Ça représente bien ma fascination. Car personne ne naît monstre.

Où serait le point de rupture?
Avant et après 1932, il y a deux Staline. Tout se cristallise en une soirée quand Staline perd Nadejda Alliloueva, une vraie love affair. Elle a 23 ans de moins que lui, il l’épouse en 1919. Elle lui donne deux enfants, et surtout une vie hors du mode de vie de chef d’État, du Parti communiste. Le week-end, ils vont à la datcha, ils déjeunent en famille, avec les amis, les enfants jouent sur la pelouse, une vie normale quoi! Le couple a ses frictions dans les années 20, mais Staline court derrière Nadejda pour la garder.

Vous forcez sur le romanesque, non?
Pas du tout, c’est une vraie histoire d’amour. Jusqu’à ce dîner de novembre 1932, avec les huiles du Politburo. Staline flirte avec une actrice, ils se disputent en public. Il lui crache des pépins d’orange au visage. En furie, exaspérée, elle quitte la table. La nuit, elle se tire une balle dans le cœur. Dévasté, Staline refusera d’aller à l’enterrement et se demande si la vie a un autre but que la mort.

En quoi le leader change-t-il?
Sa bulle familiale s’écroule, la solitude lui tombe dessus. Les procès de 1936 à 1938, je les vois comme une conséquence de cet état émotionnel. Rien d’accidentel là-dedans! Il purge le parti, liquide des centaines de milliers de personnes, rumine toujours plus isolé de tous. Jusqu’à l’assassinat de Trotski au Mexique en 1939.

Face au jeune Léon, Staline nie son antisémitisme. Qu’en est-il?
D’abord une anecdote révélatrice. La nuit du drame en 1932, Paulina Molotov, juive, influente patronne de l’industrie du parfum, rejoint la femme de Staline, elles marchent des heures dans la neige. Staline l’a blâmée de ne pas avoir empêché le suicide. Pourtant, vingt ans plus tard, avant son attaque cérébrale fatale, dans un geste magnanime, il ne paraphe pas le document visant à déporter Paulina. Sauvée de justesse! Reste que l’antisémitisme latent de Staline est alors devenu haineux, obsessionnel. Au bout de son destin, c’est un homme désespéré qui voit des conspirations partout, emprisonne les médecins juifs du Kremlin, mijote de déporter les Juifs russes dans une colonie en Sibérie. C’est une chance qu’il tombe raide mort!

Qui sont nos Staline aujourd’hui?
Le XXe siècle a vu de tels tueurs, Hitler, Staline, Mao, que leur position sur le podium de la monstruosité reste indiscutable. Nos leaders modernes commettent des dégâts beaucoup plus limités. Sous le régime de Poutine, il y a beaucoup d’assassinats de journalistes par exemple, notamment autour du dossier tchétchène. Reste qu’en Pologne, en Hongrie, en Turquie, etc., sans oublier les États-Unis, les possibilités de nuisance au pouvoir me semblent moindres à court terme. Ainsi nous n’avons plus de Pol Pot mais un Donald Trump qui persiste à nier le réchauffement climatique malgré les avertissements de son propre gouvernement. C’est tragique, mais d’une autre manière.

Créé: 20.07.2019, 14h02



«Koba»

Robert Littell
Éd. BakerStreet, 257 p.

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