Animaux en scène, une relation à tisser

ThéâtreDans «Hate», Laeticia Dosch conte le lien de l’homme à l’animal. L’occasion de questionner leur rôle sur les planches.

La comédienne a répété pendant des mois avec «Corazòn» à l’atelier-école ShanJu, à Gimel. Photo: Vanessa Cardoso / Vidéo: Natacha Rossel

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Les animaux sont-ils nos égaux? Qu’avons-nous le droit de leur infliger éthiquement parlant? Comment préserver leur dignité? Notre lien au monde animal est plus que jamais au centre des préoccupations sociétales en cette période de mouvements antispécistes. Libres ou contraintes, compagnons ou instruments, les bêtes tiennent régulièrement l’affiche de spectacles. Du montreur d’ours au dresseur de fauves, le phénomène n’est pas nouveau. Mais les paradigmes ont changé. Jadis tolérée, la maltraitance animale est désormais conspuée. Leur présence sous les chapiteaux est remise en question. L’an dernier, le Cirque Joseph Bouglione renonçait à sa ménagerie. Dans ce contexte, les goûts ont évolué. Exit le numéro époustouflant et impeccablement rodé, place à la poésie! Or cet enchantement n’éclôt que mieux dans une relation de confiance, de connivence et de jeu.

Ce lien intime à l’animal, la comédienne Laetitia Dosch l’a patiemment tissé pendant des mois avec «Corazón», un sémillant pure race espagnol de 9 ans. L’une arbore une crinière d’un roux flamboyant, l’autre d’un gris clair et sombre. Ensemble, ils tiennent l’affiche du Théâtre de Vidy de mardi à samedi dans «Hate» (lire encadré). Mais «Corazón» n’est pas le premier quadrupède à en fouler les planches. Le théâtre du bord du lac a déjà accueilli une pléiade de comédiens à plume ou à poil. L’an dernier, par exemple, le minifestival «Être bête(s)» sondait le rapport de l’homme à l’animal. En septembre, la compagnie Baro d’Evel ouvrira la saison avec «Besties», rêverie circassienne peuplée de deux chevaux, d’un corbeau et de trois perruches. Un délice de tendresse et de drôlerie. «C’est un énorme travail, mais tellement enrichissant! confie Blaï Mateu Trias, cofondateur de Baro d’Evel. Les animaux nous suivent en tournée, on vit au quotidien avec eux. On veille à ce qu’ils se sentent bien.»

Comme Baro d’Evel, Laetitia Dosch a apprivoisé «Corazón» comme un compagnon de jeu. Ensemble, ils ont imaginé des codes que seuls eux deux comprennent. Complices, ils nous conteront la relation qu’ils ont tressée au fil des jours de répétition sur la piste de l’École-Atelier ShanJu, à Gimel. «Dans le spectacle, «Corazón» ne sera pas en représentation. On va le voir vivre, impulser des choses. Il faut accepter de se mettre dans son tempo. La pièce pourra durer dix minutes de plus un soir, dix minutes de moins un autre…» Un comédien atypique donc. Comment répète-t-on un spectacle avec un équidé comme partenaire?

«On travaille en renforcement positif, c’est-à-dire que l’on met l’animal en situation et, lorsqu’il propose quelque chose d’intéressant, on le récompense», explique la coach Judith Zangury, de la Compagnie ShanJu. De l’antidressage, en somme. D’ailleurs la cavalière pique la mouche quand on l’affuble de l’étiquette de dresseuse. «Cette pratique coupe court à toute relation. À Gimel, les chevaux vivent autour de nous, en stabulation libre.» À Vidy, puis en tournée, «Corazón» sera comme un coq en pâte: un grand box recouvert d’une tente et un grand parc pour se dégourdir les pattes avec son copain «Romero», qui le suivra partout. «Les chevaux sont des animaux grégaires. À deux, ils seront rassurés. Et «Romero» a aussi appris le spectacle, il pourra remplacer «Corazón» s’il ne se sent pas bien un soir.» Mais «Romero» n’est pas une simple doublure: Laetitia et ce magnifique lusitanien ont composé leur propre partition.

Instrumentalisation?

Une question se pose: les artistes peuvent-ils tout se permettre sur scène? Imaginons qu’un metteur en scène envisage de peindre une vache en violet. Le vétérinaire cantonal, Giovanni Peduto, mettrait son veto: «Cela poserait la question de l’instrumentalisation. Cette notion est essentielle dans la pesée des intérêts.» Pour tout projet faisant intervenir des animaux, une demande doit être adressée à son service. Et le cadre légal? La loi fédérale sur la protection des animaux n’édicte pas de règles particulièrement strictes. «En général, cela se passe bien. En cas de souci, on discute avec les artistes et le projet est modifié. Les interdictions sont plutôt rares.» Un exemple? Des poules ont été autorisées à caqueter à Vidy, mais pas à interagir avec les spectateurs. (24 heures)

Créé: 04.06.2018, 07h04

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«En travaillant avec un cheval, on apprend la vie!»

C’est l’histoire d’un lien d’amitié, de confiance, de complicité tissé pendant des mois par une femme et un cheval. Laetitia Dosch et «Corazón» ont appris à se connaître dans le cadre champêtre de l’École-Atelier ShanJu, à Gimel. Patiemment, la comédienne de 37 ans a esquissé les premiers traits de son nouveau spectacle, avant la dernière ligne droite sur la scène du Pavillon du Théâtre de Vidy. «Hate» sonde la relation à l’animal, à l’altérité. On l’a rencontrée à Gimel, au terme d’une longue et riche journée de répétition.

Comment vous est venue l’idée de créer un spectacle avec un cheval?

Au départ, j’ai joué avec des corbeaux pour les Sujets à Vif du Festival d’Avignon (ndlr: «Les corvidés», avec Jonathan Capdevielle). On doublait les oiseaux sur scène. Cette démarche m’a intéressée. J’ai grandi avec des animaux et je m’interroge beaucoup sur mon, notre rapport à eux. On est entouré de nos animaux de compagnie qu’on aime mais qu’on cantonne pour qu’ils vivent avec nous. C’est un rapport tordu. Ce spectacle interroge cette relation. Comment créer un rapport d’égalité avec un cheval? Qu’est-ce qui fait que les humains ont besoin de dominer les autres espèces?

À partir de là, vous déroulez d’autres thématiques?

Oui. À travers ce travail avec un cheval, j’explore notre rapport à l’autre, à l’étranger, que l’on ne considère pas forcément comme notre égal. Ce spectacle est aussi une réflexion sur la condition féminine, sur le lien que l’on peut faire avec les animaux, que l’on trouve si beaux, mais qu’on amoindrit. En tant que femme, je sens que je dois entrer dans des cases pour correspondre à ce qu’on attend de moi, physiquement et moralement. Je recherche aussi un monde utopique, où une femme peut se placer d’égal à égal avec un cheval.

Comment avez-vous élaboré ce spectacle?

Je n’y connaissais rien en chevaux, c’est un investissement énorme! Ce qui m’a plu, c’est l’idée de découvrir un monde, j’avais besoin d’aventure. En travaillant avec un cheval, on apprend la vie! Ce spectacle, je l’ai fait pour moi, au départ. Avec «Corazón», on a créé une relation qui évolue sans arrêt. Ça marche à la carotte, mais cela va bien au-delà. «Corazón» est content quand on se comprend. On a essayé des choses, et à partir de là j’ai composé une histoire. Ce texte est écrit pour lui être adressé. Et je le fais parler dans le spectacle, il a une voix.

N.R.

Infos pratiques

Lausanne, Théâtre de Vidy
Ma 5 juin, me 6, je 7, ve 8 (19 h 30) et sa 9 (20 h)
Rens. 021 619 45 45
www.vidy.ch

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