Dans les petits papiers de Pierre Keller

Beaux-artsL’ancien directeur de l’ECAL s’apprête à dévoiler sa collection d’art au Musée Jenisch de Vevey. Une histoire d’amitiés.

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Dans les couloirs du Musée Jenisch, l’arrivée de Pierre Keller s’entend de loin. Même affaibli par une récente maladie, l’ancien directeur de l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et président sortant de l’Office des vins vaudois ne perd rien de sa verdeur vocale et lexicale au moment de guider le visiteur d’un jour dans le montage d’une exposition qui révèle plus de cinquante ans de collection. «Je collectionne depuis toujours, mais c’est l’amusement qui m’anime!» Avant de pouvoir déployer son univers très privé aux cimaises, il a pourtant fallu s’atteler à un travail rébarbatif. «Ah, ce n’était pas très drôle, c’était même horriblement infernal de sortir toutes ces pièces entassées chez moi. J’ai fini par me prendre au jeu – quand le vin est tiré, il faut le boire! Mais cela m’a permis de faire l’inventaire d’environ 250 pièces, les plus importantes, même s’il en reste encore 200.»

Sa collection ne pouvait trouver meilleur accueil que dans cette institution spécialisée dans les œuvres sur papier, puisqu’elle est principalement constituée de sérigraphies, de dessins, d’eaux-fortes et de lithographies. «Je me suis concentré sur le papier pour une raison très simple: c’est bien meilleur marché!» Comme l’indique le titre de l’exposition, «Friends, etc.», Pierre Keller cultive ses acquisitions au rythme de ses rencontres et de ses amitiés. À bien chercher, on trouve pourtant quelques exceptions: Vallotton, Hodler, Soutter, Giacometti. «Mais dans presque tous les cas, je dois les connaître.»

Cet insatiable besoin de contact se manifeste dès ses plus jeunes années lorsque, travaillant dans une galerie de Gênes à l’âge de 20 ans, il achète une sérigraphie de Lucio Fontana, artiste qu’il avait pu approcher. Réminiscences éblouissantes. «J’adore le jaune. Gênes, c’était le soleil, le petit port, le cimetière de Staglieno et ses trois générations de putes. Avec lesquelles je m’entendais très bien. Ma famille. Quand je rentrais à la maison, les pâtes étaient prêtes.»

Dancing in New York

Mais ce n’est pas dans une Italie «très fermée» que s’épanouissent les bonheurs gays du jeune homme. Ses années new-yorkaises ne sont pas très fructueuses pour sa collection, même s’il y rencontre tout le gotha, à commencer par Warhol. Il ramènera d’ailleurs en Suisse des portraits de Joseph Beuys du pape du pop art pour les livrer à Adelina von Fürstenberg. Il s’éclate au Paradise Garage, à la Danceteria, au Studio 54 et ira même s’agiter au CBGB, haut lieu du punk où il sautillera devant les Dead Kennedys, Patti Smith, Suicide ou les New York Dolls. Sa rencontre dans un bar avec un William Burroughs en joueur de billard ne débouche pas sur une œuvre de l’écrivain également peintre.

Tout cela ne laisse pas forcément de traces. Toutefois, quelques années plus tard, un jour de 1983, Pierre Keller rencontre un artiste griffonnant nerveusement sur des affiches. «Je venais de lire un article sur lui dans le «Village Voice». Je lui ai posé la main sur l’épaule, il a sursauté, croyant que c’était la police.» Le garnement de 26 ans s’appelle Keith Haring et, la même année, il signe l’affiche du Montreux Jazz Festival.

Les œuvres que présente «Friends, etc.» sont amusantes, intrigantes. L’une d’entre elles a été dessinée par le New-Yorkais sur une feuille d’arbre, longtemps gardée entre les plis d’un livre. Une autre, atypique, ferait presque penser à un Alechinsky. Devenu prof de dessin au gymnase du Bugnon, Pierre Keller, qui invite tous les artistes dans son école, lui demande de dessiner un pin’s dont l’ourson ressemble furieusement à Pierre Keller.

Mais les accointances artistiques de ce collectionneur de traces d’amitiés ne sont pas qu’internationales, même si c’est à Paris qu’il rencontre Jean Tinguely, au début des années 1970, à la suite de son premier séjour new-yorkais. L’artiste fribourgeois, aussitôt estimé comme un «génie», devient un très régulier partenaire. Lui aussi signera l’affiche du festival montreusien et sera appelé à la rescousse pour exhausser les visuels du 700e de la Confédération, célébration dont Pierre Keller est le délégué. L’artiste des «Méta-Matics» deviendra un intime, comme le montre ce que son vieux compagnon de bringue nomme affectueusement le «cabinet des horreurs», une salle dédiée aux dessins et lettres de Tinguely et de Niki de Saint Phalle.

Les complicités, mais aussi les fins de soirée arrosées, parsèment les salles du musée de Vevey. Le «Je pense donc je suisse» de Ben va comme un gant à celui qui multiplie aussi les œuvres de son grand ami John Armleder, rare artiste à présenter une œuvre monumentale: un immense monochrome rouge juché sur un meuble USM de teinte similaire. Max Bill lui a fait cadeau d’une œuvre, Rondinone lui fourgue une innocence vicieuse, Bowie un dandy. «Les artistes sont plus généreux qu’on croit.» Quand il s’agit de vider des bouteilles aussi, comme le rappelle cet artiste facétieux avec son panneau «Visitez ma cave», tâche que Pierre Keller a peut-être trop souvent accomplie. Santé!


Pierre Keller expose les oeuvres de sa collection

(24 heures)

Créé: 25.03.2019, 07h00

L'exposition

Vevey, Musée Jenisch
Du ve 5 avril au 11 août.
Rens.: 021 925 35 20.
www.museejenisch.ch

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