Etienne Daho: «Je suis le corps qu'une chanson traverse»

Montreux Jazz FestivalEternel jeune homme chic de la chanson pop, Etienne Daho ouvre vendredi soir un nouveau chapitre du festival monstreusien. Coup de fil avec un doux qui dure

Étienne Daho période «Blitz», zébré du sceau de la pop et du souvenir d’un chanteur anglais prénommé David.

Étienne Daho période «Blitz», zébré du sceau de la pop et du souvenir d’un chanteur anglais prénommé David. Image: DUKOVIC

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Àl’heure de la messe, c’est Daho qui décroche. Le pape de la pop répond depuis Lyon, un dimanche matin veille de concert dans le cadre coquet des Nuits de Fourvière. Le chanteur a toujours aimé les beaux écrins, et l’Auditorium Stravinski, qu’il foulera ce soir en ouverture du Montreux Jazz, n’est pas le plus rikiki. À 62 ans, l’éternel jeune homme chic soigne son culte avec, toujours, l’air de ne pas y toucher, cette indolence charmeuse que le garçon timide érigea en panoplie glamour. «J’ai toujours la même sensation d’être le mec qui débarque de Rennes. Toujours le même besoin d’avoir quelque chose à me prouver pour me sentir bien dans mes pompes.»

Quarante ans de concerts et quelques millions de disques vendus n’ont pas suffi à vous blinder?

Non, pas du tout. Je relance les dés à chaque fois. Mon dernier album, «Blitz», a été conçu dans cet état d’esprit. Je suis parti à Londres, tout seul, dans un local de 1 m2. J’ai fait cet album comme mon premier disque, et c’est vraiment ça qui me tient, là où je trouve mon plaisir.

Sur scène aussi, l’excitation reste la même?

Oui, bien que différente. À mes débuts, franchement, c’était une période où tout le monde montait sur scène sans savoir ni jouer ni chanter — et c’était mon cas! (Rire.) On s’en foutait, on était ivre mort devant un public de potes également ivres morts. C’était une espèce de fête communautaire avec un amour partagé pour la musique, sans la moindre projection de faire une carrière.

Trouviez-vous du panache à vivre le rythme, défonce incluse, de vos idoles rock, Velvet Underground en tête?

On ne se posait pas vraiment la question ainsi. On le faisait naturellement, comme un mode de vie de l’époque. Quand on est jeune, on peut dormir quatorze secondes par nuit. Je l’ai fait jusque vers mes 40 ans. Je poussais les limites de ma résistance très, très loin. J’avais une vie de patachon.

Ça fait de bons concerts?

Eh bien, je me suis rendu compte que… je pouvais vraiment faire mieux! (Rire.) Cela dit, on devient plus exigeant envers soi-même avec les années qui s’accumulent et son répertoire qui s’étoffe. Certaines chansons demandent une autre énergie. J’ai la chance de conserver une bonne vitalité mais le corps a sa logique. Je fais gaffe. Pour chanter mieux, je me prépare différemment, je dors d’avantage, je ne fume plus trois paquets de clopes par jour. J’ai aussi appris à refuser les interviews les jours de concert, car ça fatigue la voix de façon imperceptible durant la journée, mais ça se ressent sur scène.

Avez-vous été obligé de calmer le tempo après votre hospitalisation critique en été 2013? (Ndlr: une péritonite aiguë faillit lui être fatale.)

Non, c’était un choix antérieur. On ne m’a jamais vraiment contraint. Si je m’impose des changements, c’est toujours par plaisir ou pour m’améliorer. Les deux vont souvent ensemble. J’ai ainsi découvert du plaisir à être clean. «Tiens, mais c’est super, la lucidité!»

Votre rapport au public a-t-il évolué à mesure que, d’idole du Top 50, vous deveniez référence d’une certaine pop à la française?

Oh là là, j’espère que non! Tout ça empêcherait la spontanéité et la fête, et un concert n’est rien d’autre. Le côté respect… je ne me rends pas compte. Sincèrement, les choses se sont bien passées à mon sujet sans que j’aie besoin de me commettre dans des trucs nuls, pour un peu plus de gloriole ou de pouvoir. Je n’y pense jamais. Avoir du plaisir avec ma musique, c’est tout ce qui compte.

À Montreux, vous allez notamment jouer «Blitz», marqué rock. Pensiez-vous à sa déclinaison sur scène en le composant?

Je ne fais jamais ce genre de plan. Une chanson est un truc très spécial: ça vient, ça se présente à vous si vous êtes disponible. Les choses maturent longtemps, tranquillement, et un jour elles demandent à venir. Au final, je suis juste le corps qu’une chanson traverse. Je peux subodorer qu’elle aura une bonne énergie live, mais globalement je n’y pense pas quand je suis en studio. C’était différent pour mes premiers morceaux, car j’ai commencé par la scène, notamment celle des Transmusicales de Rennes, et les chansons se fabriquaient au fil des concerts. Il y avait une urgence différente. Beaucoup moins de sophistication, aussi.

La jeune scène pop vous cite souvent en «parrain». L’économie de la musique et l’extrême volatilité des goûts permettront-elles de futures carrières comme la vôtre?

Ça doit être possible, mais très difficile. Je suis étonné de constater combien tout se concentre soudain très vite sur un seul artiste, genre Eddy de Pretto ou Juliette Armanet cette année, sans qu’on montre grand-chose derrière, alors qu’il y a pléthore d’artistes intéressants. Le truc incroyable, c’est que la pop est devenue la marge, alors que le rap fait désormais office de variété. C’est dans la pop que s’invente du neuf. Je connais beaucoup de ces musiciens, je sais combien ça galère. Mais c’est un métier de passion, elle fait avaler beaucoup de choses.

Vous sentez-vous privilégié d’avoir connu une époque où les carrières étaient portées par des labels opulents?

Tout n’était ni rose ni simple. Mais j’ai l’impression qu’on donnait le temps à l’artiste de s’installer, d’incuber son talent, sachant que l’on devient souvent meilleur avec le temps. On explosait sur le troisième album, le label nous ayant aidés à nous développer jusque-là. Aujourd’hui, ça va très vite très haut, puis tout aussi rapidement il faut de la chair fraîche. Le premier album cartonne, puis le deuxième calme déjà le jeu et le troisième n’existe plus. C’est effrayant.

Montreux, Auditorium Stravinski

Vendredi 29 juin (20 h). Avec Paolo Conte. Et aussi John Cale, Pomme (Club), Moses Sumney, Valgeir Sigursson, Nils Frahm (Lab) www.montreuxjazzfestival.com

Créé: 29.06.2018, 07h15

Infobox

1956
Naissance le 14 janvier
à Oran, en Algérie française.
Son père quitte le foyer.
1965
Installation avec
sa mère à Rennes.
1974
Découvre le Velvet Underground
et Pink Floyd. Naissance de son fils.
1980
Première maquette et début sur scène aux Transmusicales de Rennes.
1981
Premier album, «Mythomane», format postpunk et succès d’estime.
1984
«La Notte, la notte», disque
à succès porté par le tube
«Week-end à Rome»
et une pochette de Pierre & Gilles.
1986
«Pop Satori», c’est la dahomania
sur les murs des adolescent(e)s.
1991
«Paris ailleurs», album
new-yorkais.
1995
La rumeur le disait mort. Il sort
un disque trip-hop, «Reserection».
2008
La jeune garde française honore
le parrain, avec «Tombés pour Daho».
2014
Le Diskönoir Tour à Montreux.
2017
Succès critique et public
pour «Blitz», son 13e album.

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