Frédéric Lenoir au pays de l’enfance

InterviewAprès avoir popularisé Kant et Spinoza, vulgarisé l’univers de la spiritualité dans les médias, la star de la philosophie française se pique d’initier les gamins. A méditer.

Convaincu que la philosophie forme le sens critique à tout âge, Frédéric Lenoir a testé Spinoza et consorts à la maternelle.

Convaincu que la philosophie forme le sens critique à tout âge, Frédéric Lenoir a testé Spinoza et consorts à la maternelle. Image: SAGET/AFP

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Frédéric Lenoir, penseur populaire, s’amuse d’être taxé de «philosophe au pays des Bisounours». «Ça vient de Voltaire, du concept de l’imbécile heureux en opposition au penseur malheureux. J’y vois une tradition intellectuelle française à entretenir une dépression collective. Plutôt que de s’y noyer, mes lecteurs, qui vont des cathos ouverts aux agnostiques curieux du sens de la vie, ont envie de s’en sortir.» Et ce passeur invétéré entend désormais prendre ses fans au berceau. De là, Philosopher et méditer avec les enfants , manuel pratique de méditation guidée, pourrait se ranger un peu vite dans les piles dédiées au bien-être. Jadis, les vidéos de Véronique et Davina y affinaient le fitness du corps. Désormais abondent les outils d’une gymnastique plus spirituelle. Mais il serait fallacieux de croire que le quinquagénaire suit des modes. Bouddhiste, écologiste et désormais prof de philo pour les juniors, le sage à la barbe immaculée et aux pupilles myosotis les a plutôt précédées.

Comment expliquer la vogue de manuels de philo pour les enfants?
Par la prise de conscience que l’éducation ne consiste pas à remplir un vase. Le bourrage de crâne ne suffit pas, les enfants doivent apprendre un «savoir-être» structuré par l’intelligence émotionnelle. D’où ces ateliers de yoga, de méditation, de gestion du stress. Par expérience, je vois que l’enfant apprend mieux avec du désir.

Vos élèves vous ont-ils surpris?
J’en ai côtoyé quatre cents, et leur aisance de connexion par l’intuition m’a fasciné. Ils progressent par à-coups, la classe suit par émulation. Et lucidité. Ainsi, à discuter du bonheur, nous tombions d’accord qu’il ne s’agissait pas seulement de matérialiser du désir. «Un terroriste est heureux de tuer, donc ce bonheur-là ne suffit pas», me disaient des gosses musulmans de Molenbeek. Et, face au concept du respect des autres fondateurs d’éthique, ils fusaient: «Monsieur, c’est dingue, Socrate pense comme moi!» Dans le même registre, ils entendent la nécessité du renoncement: «Sinon, je veux toujours un autre jouet, je ne suis jamais heureux!»

Réagissent-ils en fonction de leur milieu social, d’Abidjan à Genève?
J’ai constaté peu de différences en matière de bonheur ou réussite. L’argent leur semble utile, pas indispensable. L’essentiel, c’est l’amour. Ils n’aimeraient pas l’immortalité car elle provoquerait l’ennui, etc. Cette «raison universelle», comme la qualifient les penseurs des Lumières, m’a beaucoup touché. Elle bascule plus tard, à l’adolescence, quand viennent les manipulations. L’être humain peut alors être happé par l’idéologie, les masques, le paraître.

L’Unesco lance la chaire «Pratiques de la philosophie avec les enfants», livres et collections comme Petits Platons pullulent. Est-ce une mode?
Au-delà, parmi beaucoup de paramètres, j’y vois l’effondrement de la religion. Cette discipline, autrefois intégrée au mode de vie, formait à la morale. Le sens du bien commun, comme les repères traditionnels, s’est perdu en France. Or la philosophie pousse à la citoyenneté, elle peut restaurer un cadre de pensée.

En parallèle, on voit militer pour l’apprentissage de la méditation dans les écoles. Quel est le lien?
Il s’agit d’une qualité de présence, à la fois physique et mentale. La méditation peut changer l’enfant, d’autant qu’il est souvent plus apte à ressentir que l’adulte. Des élèves m’expliquaient d’ailleurs qu’ils «s’autodisciplinaient» par la méditation quand ils se sentaient venir «des envies de cogner» à la maison. Là encore, nous entrons dans la gestion des émotions et du «vivre-ensemble».

Comment comprendre votre succès tardif face à la précocité des débuts?
Mon père m’a passé des livres très jeune, les Grecs, la Bible, etc. Passionné, il suscitait en moi une folle stimulation. Une présence écrasante aussi… qui m’a valu dix ans de thérapie. Lui voulait que je fasse Sciences-Po, que je lui ressemble. En philo, à la Sorbonne, j’ai remarqué combien nous étions formatés pour devenir des experts jargonneux de Kant ou de Hegel. J’ai alors essayé de traduire la recherche de vérité dans des thrillers, des romans historiques, etc. La philo, n’est-ce pas littéralement «l’amour de la sagesse»? (24 heures)

Créé: 28.11.2016, 10h35

Philosopher et méditer

Ed. Albin Michel, 270 p.

Lenoir en conférence

Lausanne, Montbenon, me 30, 19 h

En dates

1962 Naît à Madagascar.

1980 Après la Sorbonne, étudie à l’Université de Fribourg.

1986 Editeur chez Fayard, entame sa thèse sur le bouddhisme et l’Occident, qu’il obtient avec félicitations unanimes en 1991.

2001 Premier roman, Le secret. Il signe plus de 40 ouvrages à ce jour.

2004-2013 Dirige Le Monde des religions; La promesse de l’ange, best-seller. «Des ventes à 80 000 exemplaires, c’est un bide pour moi», dit-il désormais avec candeur.

2009 Les racines du ciel sur France Culture; invité partout comme «Monsieur Religion».

2012 L’âme du monde et La guérison du monde, best-sellers.

2016 5 millions d’exemplaires vendus.

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