Il y a 50 ans: Led Zeppelin

MusiqueLe 12 janvier 1969, le premier album du groupe anglais allait changer la face de la pop. Histoire d’une razzia.

Formé à l’été 68 par Jimmy Page (dr.) et John Paul Jones (g.), Led Zeppelin joue déjà en tête d’affiche du Bath Festival, le 28 juin 1969. Au centre, Robert Plant (20 ans) et John Bonham en marcel.

Formé à l’été 68 par Jimmy Page (dr.) et John Paul Jones (g.), Led Zeppelin joue déjà en tête d’affiche du Bath Festival, le 28 juin 1969. Au centre, Robert Plant (20 ans) et John Bonham en marcel.

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Il a suffi de 34 secondes au dirigeable Hindenburg pour s’écraser au sol. Il faudra moins de temps à Led Zeppelin pour atteindre le ciel. Douze secondes? Dès l’intro de «Good Times, Bad Times», dans les roulements conquérants du batteur John Bonham, les acheteurs de ce premier disque comprenaient qu’ils avaient en main un objet pas commun. Un truc aussi spectaculaire, menaçant et sexuel que l’image sur la pochette, cette sombre masse phalloïde bouffée par les flammes et prête à tout ravager dans son explosion. Même dans le choix de son visuel, Led Zeppelin fit un sans-faute.

Ce 12 janvier 1969, les sixties commençaient leur agonie. Et la démesure égotique des seventies faite de rock-stars inaccessibles, de surenchère dans la puissance et la virtuosité, de tournées marathons et de cupidité décomplexée perçait dans les rugissements du chanteur Robert Plant, un inconnu de 20 ans sorti des pubs du nord de l’Angleterre avec son compère John Bonham. Des cris d’extase autant que des imprécations guerrières: Éros et Thanatos agissant toujours de concert, la fascination comme la crainte forgèrent le succès gigantesque de Led Zeppelin. Se retourner aujourd’hui sur sa genèse, c’est apprécier combien ce premier disque a changé les règles du jeu — sinon le jeu lui-même.

Il y a d’abord une stratégie, et deux hommes derrière elle. Le premier se nomme Jimmy Page, guitariste génial aussi taiseux de caractère que flamboyant dans son art. Son contraire se nomme Peter Grant, ancien bateleur de foire, ogre obèse maniant l’injure mieux qu’une massue, manager des Yardbirds où joue son poulain en ce printemps 1968. Le groupe anglais a connu trois guitaristes solo, tous virtuoses — Eric Clapton, Jeff Beck et Jimmy Page. Malgré ses 22 ans, ce dernier affiche des milliers d’heures passées dans les studios en accompagnement de vedettes. Il y a rencontré John Paul Jones, bassiste et organiste également talentueux, lui aussi désireux de créer son propre groupe sur la base de leur expérience musicale et professionnelle. Sûrs de leur fait, ils débauchent Robert Plant et John Bonham de leurs formations respectives contre une avance de 3000 livres chacun, une fortune pour ces ouvriers des Midlands.

Virtuosité et puissance

Après une première répétition sous le patronage du blues et du rock’n’roll, l’alchimie est évidente. La témérité vorace des quatre en sort renforcée, et il suffit de 36 heures, en octobre 1968, pour graver les neuf chansons de leur acte de naissance. «Led Zeppelin» réunit la formule que le groupe développera dans ses disques ultérieurs, et qui imprimera sa marque à toute la musique rock des années 70. Le noyau atomique du blues est léché par un groove salace, décoré d’ornements virtuoses, acoustiques ou métalliques. Il est aussi écrasé par une puissance sonore inédite que permettent les nouvelles techniques d’enregistrement et l’avènement des chaînes hi-fi — la batterie, pour la première fois, se trouve en avant dans le mix, rendant plus furieuse la propulsion de l’ensemble (et anticipant l’hégémonie de la rythmique dont le hip-hop se saisira).

Jimmy Page se charge de la production de «son» disque. Là encore, une nouveauté dans un mode où le musicien, en studio, était avant tout un interprète de sa chanson sous la houlette de l’ingénieur du son. Led Zeppelin revendique un contrôle total de sa propre musique, de ses visuels et, bien sûr, de son activité économique. Pour cela, Peter Grant impose une méthode de management par le muscle. Sa biographie («The Man who Led Zeppelin», Éd. Rivages Rouge) raconte comment il n’hésitait pas à détruire à la batte de baseball les étals des disquaires londoniens proposant des albums pirates de ses protégés.

Il sait aussi ruser avec les géants américains du rock pour «vendre» son groupe au prestigieux label Atlantic contre une avance record. Et cet océan que symbolise leur maison de disques, le groupe le franchit avant même la sortie de «Led Zeppelin», pariant que sa musique de l’exagération trouvera son meilleur écrin au pays de la démesure. Suicidaire, mais gagnant, tout comme son idée de ne pas miser sur les 45 tours, cet objet roi des sixties. Sans parution de singles à l'attention des radios, Led Zep’ veut avant tout se vendre en format album et compte sur la puissance et la fréquence de ses concerts pour réunir les fans — là encore, une hérésie à l’époque où la musique enregistrée constituait l’essentiel de l’activité et des revenus.

«Led Zeppelin» débarqua par surprise, et les critiques (surtout anglaises) furent parfois dures envers cet ovni sorti de nulle part. Il faudra attendre octobre de cette même année 1969 pour que le deuxième album atteigne le sommet des charts. Mais cet acte de naissance demeure encore aujourd’hui un idéal d’énergie frondeuse, un témoignage d’une année où le rock voulait conquérir le monde. Et y parvint. (24 heures)

Créé: 07.01.2019, 09h54

1969, année électrique



- Le 30 janvier 1969, les Beatles grimpent sur le toit de leur label pour un concert impromptu. Le premier depuis 1966, et l’ultime. En août, «Abbey Road» sera leur dernière session d’enregistrement.



- En février, Serge Gainsbourg célèbre la libération des mœurs et sa relation avec Jane Birkin en l’accompagnant sur «69, année érotique». Mais c’est le nettement moins sexy «Sirop typhon», de Richard Anthony, qui vaseline le hit-parade français.

- En avril, quatre voyous nommés The Stooges enregistrent leur premier album à Detroit. Le punk leur dira merci.

- Le 14 juillet, «Easy Rider» injecte l’esprit des temps dans les cinémas. Liberté, communauté, pharmacopée. Rock’n’roll.

- Le 9 août, musicien raté inspiré par le diable et les Beatles, Charles Manson envoie «sa famille» assassiner cinq personnes, dont Sharon Tate, épouse enceinte de Roman Polanski.



- Du 15 au 18 août, ce qui devait être un petit festival devient à Woodstock un événement culturel de résonance mondiale, avec 500'000 spectateurs célébrant la musique et l’amour. Jimi Hendrix y brille au matin du dernier jour.

- Le 5 octobre, le Monty Python’s Flying Circus révolutionne l’humour sur la BBC. L’Angleterre est partagée entre ceux qui rient et ceux qui ne comprennent pas.

- Le 6 décembre, la décennie utopiste se clôt sur un retour à la réalité, à Altamont. Le festival offert par les Rolling Stones est un enfer de dope et de mauvaises vibrations. Mick Jagger a beau chanter la paix, un homme est tué devant lui.

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