Interview d'Ursina Lardi, étoile de Programme Commun

ThéâtreLa comédienne d’origine grisonne joue à Vidy dans «Compassion. L’histoire de la mitraillette» de Milo Rau. Entretien.

La comédienne grisonne Ursina Lardi, de la Schaubühne de Berlin, est à découvrir de toute urgence dans «Compassion. L’histoire de la mitraillette», pièce de Milo Rau jouée à Vidy pendant Programme Commun.

La comédienne grisonne Ursina Lardi, de la Schaubühne de Berlin, est à découvrir de toute urgence dans «Compassion. L’histoire de la mitraillette», pièce de Milo Rau jouée à Vidy pendant Programme Commun. Image: AFP / JEAN-FRANCOIS MONIER

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Au début de l’année, les Journées de Soleure consacraient une rétrospective à l’actrice Ursina Lardi, qui tient un rôle dans Le ruban blanc , film de Michael Haneke et Palme d’or 2009. La comédienne de 45 ans n’est pourtant pas très connue en Suisse romande, ce qui se comprend puisque la Grisonne a consacré tout le début de sa carrière au théâtre, en Allemagne de surcroît, sur les meilleures scènes du pays. Pendant Programme Commun, festival scénique chapeauté par Vidy et l’Arsenic qui s’ouvre jeudi, le public a l’occasion de réparer cette injustice avec la pièce Compassion. L’histoire de la mitraillette , de Milo Rau – créée à la Schaubühne de Berlin dont elle est membre – où elle livre une prestation d’une intensité folle. Entretien, en français, avec l’une des plus grandes interprètes du pays.

Vous venez de Samedan, dans les Grisons, comment avez-vous atterri à Berlin?

C’est plutôt normal, de nombreux artistes et acteurs viennent de petits villages, j’en connais beaucoup! J’ai toujours pratiqué le théâtre, déjà jeune fille, mais l’envie d’en faire une profession est venue plus tard. J’aime ma région, mais il était clair pour moi que si je voulais faire mon chemin, il fallait partir. J’ai suivi ma formation à Berlin et j’y suis restée.

L’allemand n’est pas votre langue maternelle. Cela n’a pas été un obstacle?

Ma première langue est l’italien, la deuxième le romanche. Ce n’est qu’à l’âge de 10 ans que j’ai appris l’allemand, quand ma famille a déménagé à Coire. Les langues n’ont donc jamais été un problème pour moi.

Dans Compassion, de Milo Rau, que vous présentez à Lausanne, la puissance de votre jeu tient pourtant aussi beaucoup à des aspects non verbaux?

C’est toujours le cas, il doit à chaque fois se passer des choses que l’on ne peut expliquer, et c’est cela qui est intéressant. Autrement, il vaudrait mieux faire des pamphlets ou des discours! Un jeu qui vit va au-delà des mots et des idées.

Quelle est votre part et celle du metteur en scène dans le processus?

Il s’agit d’un projet spécial. Nous avons effectué beaucoup de recherches – un travail d’une année. Avec le metteur en scène, nous avons réalisé énormément d’interviews de gens qui travaillent dans des ONG. Nous avons produit des centaines de pages à partir de ces discours avant d’en arriver à ce monologue, dont Milo Rau est l’auteur final, mais composé de trois sources, puisqu’il faut y ajouter la mienne.

Ce travail documentaire donne une assise véridique à la pièce?

Tout ce texte est plein de vérité, mais, des 50 ou 60 personnes qui nous ont parlé, il en a émergé une seule. Cela montre qu’il y a une grande place chez un être humain, et c’est comme ça que je choisis mes rôles. Il me faut de la place. C’est un exemple intéressant: à partir des mots de douzaines de personnes, il est toujours possible de faire croire à une seule…

A l’inverse, une seule personne peut être multiple, non?

Absolument. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi on trouve si souvent des rôles qui nous endorment, que l’on comprend totalement à la première lecture. Dans ce cas, il ne faut pas les jouer. Seuls ceux que l’on ne comprend pas entièrement ont de l’intérêt.

L’autre actrice de la pièce, Consolate Sipérius, joue au contraire son propre rôle…

Oui, mais elle le dit avec une très grande distance, ce qui est important pour elle. Ne pas entrer dans les émotions, ne pas pleurer, ne pas tomber dans le grand drame. Moi, je prends en charge les paroles des autres, mais j’essaie au contraire d’en éliminer chaque parcelle de distance. C’est le côté excitant de cette pièce.

Le spectateur peut vous voir presque à chaque moment sur le plateau mais aussi en gros plan sur un écran. Une performance difficile?

Nous travaillons souvent avec des caméras, mais le faire pendant toute la pièce est un défi particulier qui combine les contraires. Il y a un aspect presque sportif de se savoir toujours en gros plan. Si je n’avais pas fait autant de films, cela aurait été difficile de faire se rejoindre les deux expériences. C’est difficile, donc j’essaie!

Quel est votre rapport au cinéma?

Il est important, même s’il comporte aussi une part pragmatique: m’offrir plusieurs possibilités de travail. Pour cette raison, je fais aussi de l’opéra et d’autres choses encore. Mais c’est aussi une manière de s’ouvrir à de nouveaux défis, de trouver de plus en plus de rôles intéressants et de collaborer avec des gens qui le sont aussi. Jusqu’en 2009 et Le ruban blanc , je n’avais joué que dans un film. Là, j’ai appris presque tout ce que je devais savoir et surtout comment travailler devant une caméra.

A l’image de Compassion , le théâtre n’est-il pas plus ouvertement politique?

C’est la première fois que je fais cela et c’est très intéressant. Mais Milo Rau va au-delà de la politique du jour. Sa pièce touche aussi d’antiques questions humaines. On va continuer à travailler ensemble.

La pièce problématise-t-elle de manière ambivalente la question de l’aide humanitaire?

Oui, cet esprit d’aide est un problème, mais nous posons des questions, nous n’offrons pas de réponses. La conclusion que j’ai peut-être tirée de ce travail est qu’il faudrait plus de justice que d’aide.

Théâtre de Vidy, ve 18 (17 h et 21 h), sa 19 (19 h) (24 heures)

Créé: 05.03.2016, 16h26

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Plongée dans les failles de l’aide humanitaire

La pièce «Compassion. L’histoire de la mitraillette» de Milo Rau est on ne peut plus ajustée au temps présent. Dans un monde à feu et à sang traversé de crises migratoires et ponctué de camps de réfugiés, l’aide humanitaire croule sous les impératifs de solidarité alors que les interventions militaires se substituent à toute stratégie politique à long terme.

Après un long travail de recherche, le metteur en scène bernois affronte une fois de plus une problématique actuelle, mais sur laquelle il est déjà possible de prendre du recul puisque le militantisme occidental s’élance depuis des décennies, avec un succès mitigé, sur les malheurs de la planète. En introduction et en conclusion, l’actrice Consolate Sipérius joue son propre rôle et raconte, impavide, ses souvenirs de fillette burundaise prise dans la guerre civile jusqu’à son adoption en Belgique. Le corps de «Compassion» est pris en charge par Ursina Lardi qui incarne la voix humaniste et volontaire de l’aide internationale.

Son monologue, entaillé par quelques incises sur le théâtre contemporain, mine (mais avec quelle humanité!) le discours politiquement correct de la compassion, en combinant avec une virtuosité inouïe présence sur le plateau et gros plan de son visage sur écran. Sa prestation d’actrice atteint des sommets d’intensité pour dire les fragilités, les doutes, les naïvetés, les angoisses et les souffrances d’humanitaires pris dans des situations parfois impossibles à gérer, voire dangereuses.

L’intelligence du propos et du dispositif, alliée à la puissance expressive de la comédienne, fait de cette pièce un chef-d’œuvre brûlant d’actualité.

Lausanne, Théâtre de Vidy
Ve 18 (17h et 21h), sa 19 (19h)
Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

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