«L'enfance, c'est un état de génie»

CinémaGérard Depardieu, 70 ans, porte «Fahim», qui raconte la rencontre de deux champions d’échecs, un vieux maître au cœur solitaire, un ado bangladais sans papiers. Partie au sommet, histoire vraie. Interview.

Image: Ramil Sitdikov / Sputnik / AFP

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Dans «Fahim», un professeur d’échecs râle face aux retards chroniques de son élève. Dans la vie, Gérard Depardieu, qui l’interprète, s’en console: «Au Bangladesh, ils n’ont pas la précision suisse, mais est-elle nécessaire? Moi, je n’en veux jamais à celui qui me fait attendre, ce temps imprévu m’ouvre d’autres horizons.»

On ne l’attendait pas plus dans une chronique si actuelle sur le désarroi des migrants. «Mais des films humanistes, j’en ai fait plein, explique-t-il au téléphone. «Cyrano de Bergerac», «Jean de Florette» ou «Le plus beau métier du monde». Alors, c’est vrai, je ne joue plus les politiciens, que je trouve tristes, mais ce rôle, oui.» Soit Sylvain, ancien champion recyclé en entraîneur d’échecs, qui emporte un ado bangladais surdoué, sans papiers, jusqu’en finale du Championnat de France. Une victoire émouvrait, lui gagnerait un titre de séjour. Dans ce combat mis en scène sans sensiblerie, Depardieu a l’art de la pudeur éloquente, monstre sacré paradoxal.

Jouez-vous aux échecs?
Non, mais je suis très admiratif des joueurs d’échecs. À compter le nombre de leurs battements de cœur en compétition, ce sont de vrais sportifs. C’est pire que des coureurs automobiles! Ils ont la capacité de pouvoir visionner plusieurs parties d’échecs en simultané, de connaître tous les coups depuis que ces grands champions existent. Ça n’a l’air de rien, tous les petits détails mémorisés qu’ils s’imposent, concentrent, qui les déconcentrent… Et puis le temps, toujours l’éternel problème.

Y a-t-il des similitudes avec le travail de l’acteur?
Pas pour moi, du moins. S’il y a un bon texte, la pulsion suit. Certains acteurs mettent des accents là où il n’en faut pas, alors qu’il vaudrait mieux rester simple, se contenter de suivre le fil. Moi, je n’apprends jamais de dialogues par cœur, je n’aime pas savoir à l’avance ce que je vais dire. Attention! Cela ne m’empêche pas d’être amoureux des textes. Je fonctionne sur mon troisième cerveau qui, lui, apprend, voit et répète. Cela ne veut pas dire que je ne pense pas ce que je dis.

Processus complexe, non?
Beaucoup ont essayé de comprendre, c’est impossible. Dans le temps, j’ai voulu travailler avec des fiches, mais ça se voyait, ça gênait. Pareil avec l’oreillette, que, moi, je trouvais vachement bien! Mais il faut attendre la vieillesse pour l’imposer, sinon on dit que vous trichez. Je ne parle pas de la banale oreillette, mais d’un outil qui reproduit la musique d’une langue étrangère. C’est ainsi que j’ai pu faire en russe «Ivan le terrible», de Prokofiev selon le livret du film d’Eisenstein, juste en phonétique (ndlr: il le créa en 2010 à Salzbourg et le reprit plusieurs fois).

Comment jouer à ce niveau?
L’oreillette est fichée au milieu des deux oreilles, elle me permet d’écouter mon partenaire sans devoir penser à «vite» lui répondre, de l’entendre avec un troisième cerveau. Comme les poulpes. Saviez-vous que chaque tentacule possède presque son cerveau, pour se cacher, se nourrir? Le poulpe est l’homme du futur.

Drôle d’image. Comment est-ce de jouer avec un gosse?
Un enfant n’est pas aussi innocent que ça! J’ai pu jouer en vrai innocent dans «La dernière femme», où je me coupe le sexe, le film de Marco Ferreri, en 1976. Un enfant entend tout, dès le ventre de sa mère, dans le liquide amniotique, graves, aigus, colères. Puis il suit l’instinct, se débrouille avec son petit bagage. L’enfance, c’est un état de génie.

Fahim (Assad Ahmed) et Sylvain (Gérard Depardieu). Image: DR

Reste-t-il de l’enfant en vous?
Ah oui, déjà que les adultes m’emmerdent… alors je me réfugie dans ce qui me reste d’enfance.

Les surdoués ne vivent-ils pas dans une immense solitude?
Les champions d’échecs ne cherchent pas la solitude, mais ils ont dans la tête des milliers de combinaisons, un état mental lourd à supporter. D’ailleurs, très peu de joueurs au niveau du Championnat de France juniors résistent.

Ce talent mental expliquerait-il tous ces maîtres russes?
Il s’agit plutôt d’une capacité à s’extraire du quotidien, comme chez les musiciens, les mathématiciens d’exception. Un Mozart ne distribue pas les notes sur une partition, il faut son génie pour percevoir une musique venue des anneaux de Jupiter. Stanley Kubrick montrait ça dans «2001, l’odyssée de l’espace», traversé de sons. Mais c’est aussi une difformité, une infirmité même, que d’avoir cette oreille-là.

Car le don isole des autres?
C’est plus subtil. Mozart pouvait vivre parmi les autres, mais en se montrant très scatologique et en s’amusant comme un fou.

Chez les génies, le paradoxe règne entre rudesse, poésie.
Et c’est ainsi dans les échecs comme en astrophysique. Lisez Blaise Pascal ou ces experts de l’infiniment grand: ce qu’ils disent sur les trous noirs devient forcément de la poésie. Dépasser l’univers vers d’autres soleils et systèmes stellaires oblige à concevoir l’existence de formes d’appréhension différentes. La SF s’est inventée ainsi, voyez ce classique, «La Faune de l’espace», du Canadien A. E. van Vogt (ndlr: «The Voyage of the Space Beagle», 1950).

Comment gardez-vous cette curiosité du monde?
Seuls m’attirent les passionnés, ceux qui vivent à fond. De nos jours, tous ces réseaux sociaux forcent les gens à penser du même côté, c’est très malsain! Il faut respirer ailleurs, ne pas s’attarder aux ordres que donne cette petite intelligence artificielle commandée par quatre abrutis américains qui bloquent 6 milliards de cerveaux (ndlr: Google, Apple, Facebook, Amazon).

Quel est le prix de la liberté?
M’échapper de la connerie, garder mon indépendance, c’est ce que je préfère. Mais il est extrêmement pénible d’être en même temps vivant et seul, comme dirait M. Peter Handke (ndlr: c’était avant que le dramaturge ne reçoive le prix Nobel de littérature). Il y a toujours des gens qui vous arrêtent, vous diagnostiquent anormal dans l’excès. Je respecte ce que les gens pensent. Moi, si je dérange, je vais ailleurs.


Drame (Fr., 107’, 6/6). Cote: * *

Créé: 15.10.2019, 18h43

En dates

1948 Naît à Châteauroux.

1967 «Boudu sauvé des eaux», théâtre.

1970 «Le Cri du cormoran le soir au-dessus des jonques», film de Michel Audiard. Plus de 150 cinéastes suivront, Godard, Truffaut, Blier, Ferreri etc.

1981 César pour «Le dernier métro».

1986 «Lily Passion», avec Barbara; s’engage contre le sida; en solo depuis 2017: «Depardieu chante Barbara».

1988 «Lettres volées», essai.

1991 César («Cyrano de Bergerac»).

1998 Télévision avec «Le Comte de Monte-Cristo», de Josée Dayan.

2019 À l’affiche de «Thalasso» et de «Fahim»; cinq films en projet.

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