L’humour romand, un drôlement bon business

ScèneAlors que le deuxième spectacle de Kucholl et Veillon cause de Fric et annonce plus de 55 dates «sold out», un tour de piste confirme la vitalité artistique et économique du genre.

Trois humoristes romands: Marina Rollman, Blaise Bersinger et Thomas Wiesel

Trois humoristes romands: Marina Rollman, Blaise Bersinger et Thomas Wiesel

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Avant même de décapsuler leur premier gag sur scène, mardi soir à Pully, Vincent Kucholl et Vincent Veillon ont le sourire. Large. Le deuxième round de leurs amours scéniques a déjà vendu plus de 45'000 billets sur les 74 dates annoncées, dont 55 sold out. Un record vertigineux pour un territoire aussi exigu que la Suisse romande, qui fait écho à l’exploit de 120 secondes présente la Suisse: 145 représentations complètes entre mai 2013 et décembre 2014, devant 80'000 fans! Beaucoup d’applaudissements mais aussi pas mal de Fric, qui fait d’ailleurs le thème du nouveau spectacle.

Au-delà du phénomène unique que constituent les deux Vincent, l’humour romand se porte bien. L’humour en général, d’ailleurs. Les rigolos sont partout, des réseaux sociaux aux scènes locales en passant par les chaînes YouTube et les médias traditionnels. Plus une émission politique sans sa pastille d’humeur, sans son fou du roi pour chatouiller le puissant. La vis comica touche aussi notre région, où une génération d’auteurs s’est imposée en peu d’années, bénéficiant de l’appel d’air créé par le succès de 120 secondes. Et, surtout, capable de se consacrer entièrement à son métier, voire d’en retirer des revenus parfois dodus.

«Les comédiens n’ont plus besoin de monter à Paris pour exister»

«Une quinzaine d’humoristes vivent de leur art en Suisse romande, ce qui est considérable pour une région de 1,5 million d’habitants, se réjouissait Grégoire Furrer la semaine passée dans Le Temps. Ils n’ont plus besoin de monter à Paris pour exister.» Le directeur du Montreux Comedy a tôt senti la manne de la vanne incarnée depuis la France par les centaines de candidats au stand-up, dont de nombreux Romands ont happé les codes avec talent et succès: Thomas Wiesel, Charles Nouveau, Marina Rollman, Yacine Nemra, Nathanaël Rochat, tous à l’affiche des multiples soirées consacrées dans le canton au stand-up ou à l’impro, de l’Avracadavrac du Bourg (où s’agite la bande des Vincent) aux Crash Test Mondays du Club ABC.

À Ouchy, le Centre pluriculturel et social d’Ouchy (CPO) accueille le Jokers Comedy Club, du nom de la boîte de production récemment montée par Thomas Wiesel et Pierre Naftule, vétéran de l’humour romand et manager de Marie-Thérèse Porchet. «C’est elle qui a développé le système des soirées privées», confie un confrère plus admiratif qu’envieux, citant la somme de 1000 francs la minute pour certaines demi-heures «sur mesure» que la Porchet a pu proposer à des entreprises.

Cachets décuplés
La quinzaine de jeunes «Jokers» se structurant autour de l’expérience commerciale de Naftule? Une rencontre logique selon Wiesel, qui admet que ses cachets ont décuplé dès lors qu’ils ont été négociés par le producteur genevois (lire en encadré).

De fait, ces «privées» représentent une machine à cash essentielle et ouverte à tous, pour des cachets oscillant en général entre 1500 et 10'000 francs, selon la notoriété du comique et le niveau de «création» de la performance. «En France, il est possible de jouer son spectacle pendant trois ans sans revenir dans la même salle. Impossible en Suisse romande», résume Thomas Wiesel, qui a connu des années à plus de 50 prestations privées. Si Thierry Meury regrette que «les boîtes ont appris à ne plus jeter l’argent pas les fenêtres», elles en gardent assez dans les tiroirs pour arroser large. «On s’appelle pour se les refiler quand on n’est pas disponible», glisse un comique.

Après les privées, les spectacles en salle rapportent en fonction du nombre de sièges vendus. Simple arithmétique. «Ça peut chiffrer. L’artiste qui remplit 500 sièges à 40 francs peut repartir avec les trois quarts de la recette, continue la même voix. Mais le stand-up a rendu la donne plus serrée, quand cinq humoristes défilent sur scène.» Et gare aux artistes trop (ou mal) entourés. «Il m’est arrivé de payer 3500 francs de cachet pour un humoriste français qui recevait 350 francs au final, après avoir payé le tourneur, le manageur, le diffuseur, etc.», décrit Thomas Lécuyer, ancien du Lido et actuel programmateur au CPO. Un manageur prend en général 15% du cachet.

Troisième source de revenus: les billets radio, télé ou presse. Sur Couleur 3, le tarif syndical varie entre 80 et 150 francs la chronique. Un peu plus sur La Première. Visibilité optimale, rentabilité minimale. «Il y a dix ans, je touchais 250 euros brut la chronique sur France Inter, détaille Frédéric Recrosio. Et 500 euros sur Canal+. On me rappelait combien j’avais de la chance d’être là pour remplir ma salle! Mon producteur parisien me versait 120 euros par soir.» Désormais bien amarré au succès de «sa» revue sédunoise (7000 spectateurs en décembre dernier, contre 5000 l’année précédente), le Valaisan a aussi touché à la comédie et à l’écriture de scénario, autre petite cagnotte d’un humoriste. Il fait aussi du saucisson (Don Recroze), mais cette source de revenus reste assez minoritaire. (24 heures)

Créé: 06.02.2018, 06h36

Témoignages

Marina Rollman

Hyperactive comme la plupart de ses coreligionnaires du stand-up, la Genevoise distribue ses bons mots entre la Suisse romande et Paris, où elle glisse ses chroniques sur France Inter, chez Nagui.


«En général, c’est très mal payé: 130 euros net. Mais c’est clairement cela qui remplit mes salles. On peut désormais vivre de l’humour en Suisse romande. Il faut y rester! On vit bien mieux ici qu’à Paris, ville ultraconcurrentielle. J’y vais encore par affinité personnelle (je suis à moitié Française) et parce que j’aimerais beaucoup creuser l’univers de la comédie et du cinéma. Et puis, les prix des billets plus bas à Paris permettent un public plus jeune qu’en Suisse. Ici, je fais environ une dizaine de soirées d’entreprises par année. C’est généralement l’occasion de me retrouver devant un parterre de mecs de 60 ans qui n’ont pas demandé que je sois là. Ça apprend à s’imposer.»




Blaise Bersinger

«Je vis de l’humour depuis 2011, quand j’ai été engagé à Rouge FM. J’avais 20 ans, je touchais un peu moins de 3000 francs mais j’ai pris comme un miracle de pouvoir ne faire que ça. Après, ça m’a aidé en termes de visibilité, et notamment d’être engagé sur La Première quand Rouge FM m’a viré. Je fais notamment Les Dicodeurs depuis octobre 2016 (ndlr: et «Réveil à 3», le matin sur Couleur 3). Je vois bien l’impact de la radio pour remplir des salles dans des villes où je n’avais jamais mis les pieds avant, comme Bienne. La radio me fournit 60% de mes revenus mensuels. Le reste, c’est via mon spectacle Peinture sur chevaux. Un peu de soirées privées, mais pas beaucoup: j’ai un humour un peu trop absurde pour cadrer parfaitement avec ce genre d’exercice. Mais parfois Thomas (ndlr: Wiesel) nous fait grimper avant lui, c’est cool. Les Vincent? Ils ont permis de crédibiliser l’humour romand.»




Thomas Wiesel

«À 20 ans, je ne pensais pas que je pourrais faire d’humoriste mon métier. Pour toucher les gens, et donc gagner sa vie, les chemins sont devenus plus directs et multiples. Avant, il fallait convaincre les médias traditionnels, presse, télé ou radio. Désormais, les réseaux sociaux et le bouche-à-oreille sont des apports très concrets. Les soirées privées? J’en ai sans doute fait plus d’une cinquantaine certaines années. J’ai aimé cet exercice. En stand-up, ça t’apprend ton métier: séduire n’importe quel public. J’en fais moins car ça fatigue. On filtre via le cachet, on va là où ça paye le mieux. Au maximum, un privé équivaut à remplir une salle de 500 sièges à 30 balles (ndlr: 15'000 francs). Mais en général ça reste dans un montant à quatre chiffres. Tant que je me sens libre de dire ce que je veux, je joue devant n’importe qui. En revanche, je ne ferai pas de pub, ni ne monétiserai mes followers sur le Net.»

«Le fric», cette machine à cash qui pourrait agacer



«C’est dingue, 45'000 billets vendus pour un spectacle dont personne n’a encore vu la moindre seconde!» Au téléphone, une seule voix se montrera un poil acariâtre face au succès des Vincent, craignant «une bulle spéculative». Mais c’est tout. La concorde demeure entre salles et artistes. Pour ces premières, l’achat du Fric serait une bonne opération — du «win-win», comme on dit dans les séminaires de Nestlé. «Ça reste un spectacle cher, comme son titre l’indique, confie un théâtre. C’est intéressant du moment que l’on remplit — ce qui est heureusement le cas.» Une seconde source précise «qu’il y avait eu plus d’arrogance ressentie sur le premier spectacle, avec des cachets élevés et sans expérience de scène. Ça avait grincé.» Les humoristes, eux, saluent une entente cordiale dans un «petit milieu». «En ce moment, sur WhatsApp, j’écris à la fois sur un groupe avec Wiesel et Rollman et un autre avec Kucholl», illustre Blaise Bersinger. «Quand la marée monte, elle fait monter tous les bateaux», philosophe Thomas Wiesel.

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