«La Série Noire a le look de punkette à crête iroquoise»

CultureLa légendaire collection inventée par Marcel Duhamel fête ses 70 ans. Aurélien Masson, son patron actuel, confie les ambitions de la vigousse aïeule. Interview

Aurélien Masson

Aurélien Masson Image: DR

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Quand dans la France de l’après-guerre, Marcel Duhamel fonda la Série Noire, ce tonton flingueur de bonnes manières ne se priva pas d’affranchir le lecteur. En substance, le Parisien annonçait «de l’amoralité tout court, de l’action, de l’angoisse, de la violence - sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies, du tabassage et du massacre. Il y a aussi de l’amour- préférablement bestial. Bref, notre but est fort simple: vous empêcher de dormir».

Sept décennies plus tard, Aurélien Masson, 40 ans, patron actuel de la collection, sourit. Si rue Sébastien Bottin, dans la prestigieuse maison Gallimard, les caves ne logent plus à la cave mais sous les toits, le but demeure, pas la méthode. «La Série Noire, loin d’une vieille douairière, a plutôt le look de punkette à crête iroquoise et perfecto qui tire un coup de pied dans la fourmilière. C’est un état d’esprit !»

Jadis, le polar, littérature de gare, était méprisé. Combat obsolète?
La littérature policière reste un ghetto symbolique: une autre manière d’envisager le livre. Elle évolue d’ailleurs, nous n’en sommes plus à 8 sorties par mois, à cette consommation «à l’aveugle». Si la stigmatisation demeure, le genre a conquis sa noblesse, quitté la zone de l’aigreur pour des humeurs plus joyeuses. Voyez la vivacité des auteurs à le rejoindre! Grâce à la dynamique des séries télévisées, le polar en deviendrait même branché.

Passer de Tolstoï à Ellroy est-il vraiment si évident?
J’y crois. Et spécialement grâce à James Ellroy, véritable déclencheur du phénomène dans les années 80. Il a capté un air du temps, ancré sur son époque une grille de lecture différente, comme Gustave Flaubert dans L’éducation sentimentale, ou Michel Houellebecq dans Soumission.

Dès 1991, Patrick Raynal, «le Niçois maoïste» successeur de Duhamel, voulait que la SN soit «un Polaroïd du siècle». Et vous, rêvez-vous de tirer un «Instagram de la planète»?
Même pas, je me bats pour un projet plus littéraire que social. Dans un secteur qui s’uniformise, je veux que le polar ne vise pas seulement à faire du chiffre. A force, le souci du divertissement, les exigences de marketing, grignotent la part artistique de la littérature. Or, il ne faudrait pas oublier que les surréalistes ont présidé à la naissance de la SN, que Picasso et Prévert lui ont donné son look. Le laid, l’inquiétant, l’étrange: la SN peut accueillir cette marginalité. Moi, j’aime m’enflammer pour un manuscrit venu par la poste, pas rencardé dans un cocktail, ou tuyauté par copinage.

Mais la SN accueille aussi des auteurs de best-sellers…
Bien sûr, j’aurais toujours besoin d’une locomotive comme Jo Nesbø. Comme les éditions Rivages qui ont Dennis Lehane: sans ces poids lourds, personne ne perdure. Voyez les éditions Viviane Hamy, qui structurellement, vont beaucoup souffrir du départ de leur auteur vedette, Fred Vargas. Au-delà, je veux garder l’ambiance laboratoire, rester notamment à l’écoute des auteurs français.

Quelques chiffres néanmoins: en 2011, 28% des livres de poche étaient des polars.
Et c’est en augmentation! Le paysage a changé depuis la fondation de la SN. Nous ne sommes plus les seuls sur la place. Parmi toutes ces collections, certaines fonctionnent sur des réflexes commerciaux, la vogue des polars nordiques par exemple. Ou encore le «cosy crime» comme disent les Américains: des polars tous conforts ciblés sur le public féminin, à la manière des Camilla Läckberg.

Car 75% du public polar est féminin.
C’est un phénomène assez général: les hommes préfèrent la littérature de vulgarisation, les femmes la fiction. Au-delà, c’est l’honnêteté qui m’importe, au point de pouvoir tolérer l’eau de rose si c’est vraiment le truc de l’auteur. Je peux passer des Ramones à Blondie.

Dans le milieu, vous avez d’ailleurs la réputation d’un éditeur rock’n’roll. Une légende?
Je l’ai bien cherché! La SN est une collec’que j’adorais ado, pour son visuel, ses auteurs rock, ce côté «romanciers ivres morts de génie». Soudain, les Sex Pistols, Johnny Rotten et autres que je vénérais, trouvaient une équivalence. Récemment, je relisais la biographie du manager de Led Zep, qui cassait la figure des tourneurs qui exploitaient le groupe. Je veux protéger mes auteurs de la même façon. Car comme n’importe quel autre romancier, ils passent par les souffrances et les déchirements de la création. ()

Créé: 29.01.2015, 15h19

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