Le MCBA se met dans la peau de Klimt et Schiele

Beaux-artsLe Musée cantonal des beaux-arts ouvre aujourd’hui sa première exposition temporaire payante avec l’ambition de convaincre un large public aussi bien suisse qu’international.

L’exposition passe du monde de l’art à celui des arts décoratifs, articulée autour de six thèmes et de 180 peintures, dessins et objets.

L’exposition passe du monde de l’art à celui des arts décoratifs, articulée autour de six thèmes et de 180 peintures, dessins et objets. Image: KEYSTONE/JEAN-CHRISTOPHE BOTT

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Onze ans que le concours d’idées pour un nouveau Musée cantonal des beaux-arts (MCBA) sur le site de Plateforme 10 était lancé! Le temps de réunir les 84 millions nécessaires à sa concrétisation, le temps aussi de faire grimper la fièvre. C’est donc peu dire que la première exposition temporaire du nouveau MCBA était attendue. Et... avant d’en connaître la thématique révélée en novembre 2018 – avec les huit autres accrochages prévus cette année –, on a glosé.

On a espéré une pointure de la scène contemporaine de la trempe de Weiwei, qui avait attiré 106'000 visiteurs sur quatre mois pour le point final à Rumine. On a entendu parler de Picasso. De la difficulté d’obtenir des prêts pour un bâtiment qui n’a pas encore fait ses preuves. Et voilà… «À fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka» est désormais bien plus qu’une affiche. Après la quinzaine de journalistes présents à la visite de presse, jeudi, dont quelques rares Alémaniques; après les prêteurs et autre happy fews qui ont pris le relais dans la soirée, le grand public est attendu dès ce vendredi pour «Voir ici ce qu’on ne voit pas ailleurs!», credo de la direction du MCBA livré en même temps que son agenda.

L’expo caresse et scrute

Sur ce point, la promesse est tenue! Après l’accrochage inaugural «Atlas. Cartographie du don» (86'000 visiteurs sur trois mois), cette première exposition temporaire signée Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet caresse et scrute la peau sous toutes ses coutures. La peau, enveloppe charnelle mais aussi plastique lorsqu’il s’agit de mobilier. La peau miroir des sentiments, des tourments, des humeurs. Ou encore la peau paysage, la peau membrane imaginaire, voire mystique. Et bien sûr, la peau qui sculpte le corps ou qui sert de surface d’exposition. Accro à l’apparence, abonné aux aiguilles du tatoueur et voué au culte du selfie, l’esprit XXIe siècle s’y retrouve pleinement, en même temps qu’il embarque dans une machine à remonter le temps. On est à Vienne, le XIXe vit ses dernières heures au rythme des crises, sociales, économiques, politiques. Elles s’enchaînent alors que l’empereur François-Joseph vacille sur son trône. «Étrangement, remarque Camille Lévêque-Claudet, ce déclin coïncide avec une apogée dans le domaine des sciences. Les artistes s’interrogent sur l’être humain (ndlr: Freud, si tu nous entends!), ils se retournent vers lui et veulent le retrouver dans sa vérité. Une quête qui passe par la peau.»


Lire aussi: Dans la peau d’un musée qui compte


Le nom de ces artistes résonne haut. Fort. Il y a Gustav Klimt (1862-1918), le fils d’orfèvre, l’original qui nous a laissé une photo de lui dans sa blouse de peintre qui aurait pu passer pour celle d’un fou, le génie qui a signé l’iconique «Baiser», fusion passionnelle des corps, harmonie parfaite, hymne à l’amour. Il y a aussi Egon Schiele (1890-1918), ses corps en désordre, ses traits crus, violents, parfois morbides, l’homme qui voulait que son travail soit montré dans les églises, le libertaire condamné pour avoir laissé ses œuvres à la vue d’une mineure. Il y a encore Oskar Kokoschka (1886-1980), le soldat gravement blessé qui n’a jamais laissé la paix s’installer dans son travail, le peintre aux coups de pinceau sismographes des tensions du monde et des êtres. Tous ont marché vers la modernité, tous ont fait récemment l’objet de grandes rétrospectives, à Vienne pour les deux premiers, à Zurich pour le troisième.

Un bond difficile à faire

«Le désir d’aborder et de proposer sa lecture de la scène viennoise fait partie des rêves de tout historien d’art, assume Catherine Lepdor. Nous l’avons fait avec les Suisses de Paris, avec les paysages russes. Là, le facteur déclencheur, c’est vraiment la générosité de la Stiftung Sammlung Kamm.» Déposée au Kunsthaus de Zoug mais pas montrée en permanence, elle prête environ un tiers de l’exposition. «Après, poursuit la conservatrice en chef du MCBA, il fallait construire un propos! J’ai toujours été frappée qu’on dise de Klimt qu’il ornementalise, réduisant les visages des femmes à un minimum de surface. Pour moi, c’est justement l’ensemble de ce dispositif qui est mis à disposition de la peau. Nous avons poursuivi sur cette voie, fait des recherches et, nos intuitions confirmées, nous proposons cette lecture de la scène viennoise par ce prisme de la peau.»

Les corps contorsionnés jusqu’à l’extrême limite de Schiele, son trait cernant la couleur, ces os, ces humeurs sanguines qui tentent de percer la peau. Ces autres dessins de Klimt (les huiles sont moins nombreuses) où les masses corporelles fusionnent, à peine suggérées. Ou encore cette série de portraits de Gerstl, Kokoschka, Oppenheim qui tous travaillent la peau supplémentaire, sous la forme d’un halo, d’une étrange aura.

Les œuvres réunies attirent, mais l’exposition, en restant accrochée à son thème comme à une obsession, risque de perdre le public. Il faut des informations pour comprendre, des arguments pour être sûr de suivre le fil et plus encore pour assumer le bond vers le deuxième étage, consacré presque exclusivement au mobilier et aux arts décoratifs. Est-on toujours vraiment dans le thème? Les commissaires parlent d’une évidence! La révolution des arts dits majeurs s’accompagnant d’un effort sur le cadre de vie, le confort, la fonctionnalité des intérieurs, l’hygiène. Et les meubles, dans leur conception comme dans leur réalisation, ont eux aussi une surface, une peau.

«Le grand public se retrouve dans les noms qu’il connaît, Klimt, Schiele, Kokoschka, relève Camille Lévêque-Claudet. Après, il y a un fil au sein du fil, la peau, qui offre des clés de lecture. Nous avons pensé autant au grand public qu’à un public plus scientifique et, poursuit le commissaire, c’est en renouvelant le regard sur cette époque que nous avons pu obtenir la majorité des prêts. Nous ne sommes pas un musée qui peut signer des chèques pour se faire prêter des œuvres, nous jouons aussi notre existence sur l’échiquier muséal.»


Lausanne, MCBA
Jusqu’au 24 mai, du ma au di (10h-18h), je (10h-20h)
www.mcba.ch

Créé: 14.02.2020, 06h37

Une entrée à 20 francs, le juste prix?

Après «Ai Weiwei» offert gratuitement aux visiteurs pour la der du MCBA au Palais de Rumine, après l’entrée libre pour «Atlas. Cartographie du don», l’exposition inaugurale du musée dans ses nouveaux murs de Plateforme10, l’institution ouvre sa caisse avec «À fleur de peau. Vienne 1900, de Klimt à Schiele et Kokoschka», première exposition temporaire payante.

Si le jeune public jusqu’à 25 ans ne déboursera pas un centime, le billet adulte vaut 20 francs et 12 francs pour les tarifs réduits. «L’entrée dans les salles réservées aux collections permanentes, aux espaces Focus et Projet sera gratuite et il a été décidé que le montant de celle donnant accès aux expositions temporaires variera entre 15 et 20 francs. Là, il s’agit clairement d’une exposition à 20 francs», tranche le directeur des lieux, Bernard Fibicher. Chacun peut imaginer que c’est un accrochage qui coûte très cher.»

Les chiffres ne seront pas précis, mais le directeur concède «une valeur-assurance à plusieurs centaines de millions de francs». Il insiste également sur l’importance financière de la billetterie, en plus des apports amenés par le sponsoring. «Il faut ces rentrées financières émanant de plusieurs sources, d’autant qu’on se tourne toujours tous vers les mêmes fondations et que, en moyenne, environ 40 à 50% des visiteurs qui passent la porte bénéficient de la gratuité. N’oublions pas non plus que notre billet est soumis à l’impôt sur le divertissement.»

Dans les dernières années de sa première vie à Rumine, le MCBA faisait payer son entrée entre 8 et 10 francs (suivant l’importance). Pour arriver au montant de 20 francs, ses instances dirigeantes ont ausculté la scène muséale suisse et pris quelques exemples à l’étranger. «Nous sommes dans la moyenne», note Bernard Fibicher.

Toutes structures confondues (public, fondations, public et privé), le plein tarif pour une entrée varie entre 26 francs au Kunstmuseum de Bâle et 20 francs à la Fondation Gianadda à Martigny comme au MASI à Lugano. La Fondation Beyeler à Riehen demande 25 francs, le Kunstmuseum de Berne 24 francs, le Kunsthaus de Zurich 23 francs et la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, 22 francs.

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