Les bobines de Charles

DocumentaireUn docu emmène au bout du monde d’Aznavour. Trésor.

En rushs filmés en Super 8, Charles Aznavour se révèle «aventurier de l’humain».

En rushs filmés en Super 8, Charles Aznavour se révèle «aventurier de l’humain». Image: PRAESENS/LDD

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Charles Aznavour, décédé en 2018 à 94 ans, a grandi rue Champollion à Paris, là où se concentre le maximum de salles de cinéma. A croire que la pellicule a déteint sur l’artiste, star mondiale de la chanson mais aussi, dans une soixantaine de films, comédien du hasard. Et même cinéaste posthume, tel que le révèle «Le regard de Charles». Produit par son fils Mischa, ce documentaire a été assemblé par Marc di Domenico. A partir de 40 heures de rushs, «une caisse de bobines entassées dans une pièce de la villa familiale», cet intime qui en 2015, a supervisé le dernier album du maître, «Encore», et une «Autobiographie» pour la télé, réussit un périple intime. En voix off, Romain Duris lit des textes extraits de 5 biographies. Pour périlleux, ce film qui n’aurait jamais dû exister, subjugue par sa cohérence miraculeuse, par une énergie vitale qui propulse dans le passé d’un jeune homme qui en veut. Du haut de son physique malingre, l’artiste se livre, défie déjà le public: «Vous m’avez vu, oui, mais ce que vous ne savez pas, c’est que moi aussi, je vous ai vus. En fait, je vous regarde depuis le début.» Longtemps, le filmeur n’apparaît pas à l’écran. Les humains grouillent, humbles, damnés de la terre même, qui portent déjà la marque de l’exil. Porté par un désir impérieux, celui qui «s’voyait déjà en haut de l’affiche» décide alors de rentrer dans le cadre. Confiant, sincère, il assène: «Je sens que le grand monde sera mon ami.» Et de cohabiter avec les stars qu’il tient dans son œilleton, les Bardot et consorts. «J’existe. Je me filme donc j’existe.» Mischa Aznavour raconte ce voyage dans les années 60-70, qui commence en 1948, quand son père, 24 ans, alors secrétaire, parolier, musicien, touche sa première caméra, une Paillard-Bolex offerte par Edith Piaf, sa patronne.

C’est une intimité rare que vous partagez ici.

Le profit en fin de compte, vient de cette joie. Mon père aimait penser qu’il y avait assez de place pour tout le monde dans l’amour, pour le public, pour la famille, sa femme, son chien, ses voisins! C’est toujours de l’amour mais à des doses différentes.

Aviez-vous évoqué ce jardin secret de cinéma avec lui?

Non, il parlait peu du passé. Je savais que ces images existaient mais j’ignorais qu’il avait conservé ces rushs de jeunesse, et avec un très grand soin même. Comme des lettres ou des photos anciennes, j’imagine qu’il voulait préserver une trace. Mais à cause du Super 8, ça génère une nostalgie encore différente, comme un vieux album de famille. Ça bouge un truc dans le cerveau qui va au-delà, surtout pour les plus de 25 ans, comme une innocence disparue.

Avait-il l’idée d’un film?

Pas du tout. Et pourtant, il en est le réalisateur. Mon père était un cinéphile érudit et un passionné déterminé, il avait en tête des séquences de western, de film d’action ou de mélo. Il en avait conçu des automatismes, des idées de plans piqués chez les grands maîtres, Kurosawa et autres qu’il dévorait dans les salles obscures.

Comment s’est imposée la voix off?

Là encore, il n’avait rien prévu de tel. Tous les textes sont issus de biographies autorisées, et aussi d’interviews. Nous avons lié les extraits, parfois courts, pour coller à l’image. Mais sur le fond, la base demeure authentique. L’ambition était de le garder au cœur du film, corps et esprit à la caméra. Quant au lecteur, Romain Duris, il semblait parfait.

Sous l’humilité s’esquisse l’ambition. Vous en parliez?

Noooon! A la maison, nous n’allions pas commencer à parler de trucs comme ça, à déballer des stratégies médiatiques, genre «Faut qu’on me voit plus». Il jouait le pater familias, normal. D’autant que sa femme, ma mère, ne lui donnait pas du «Attention Charles, tu es le plus fort» et autres bobards. Nous n’étions pas des faux-culs et il ne se plaçait pas en position de vedette avec nous. Ça aurait été invivable.

Au fond, la star s’éclipsait?

Tout à fait. Les gens me posent toujours ces questions mais moi, mon père, ce n’est pas une star que j’ai rencontrée dans un bar et qui m’aurait confié ses états d’âme. C’était mon père, qu’il soit une immense gloire de la chanson ou président de l’UBS, rentré à la maison, nous étions dans la vraie vie. Oh… je m’énerve, je m’énerve, excusez-moi.

L’avez-vous découvert autrement grâce au film?

Déjà, le voir si jeune. Par intuition, par des pensées partagées aussi, j’avais le sentiment de le comprendre assez bien, de le connaître. Le film m’a juste renforcé dans mes convictions. Quand je le vois si sensible à la cause des petites gens dans la rue, ce n’est pas une découverte. Ses parents étaient déjà d’éternels étrangers qui sont arrivés en France avec un passeport d’apatrides. Plus immigrant que ça, c’est difficile.

Il se balade d’Abidjan à Erevan, Macao, Moscou etc. Et pas dans les palaces.

Dès les années 1965, quand il devient une vraie vedette, il n’est plus invité dans les campings mais sort toujours des beaux hôtels où il logeait. Il aimait manger dans les boui-boui, flaner dans les marchés, vers les vraies gens. Lui d’ailleurs, ne se considérait pas autrement. C’était un aventurier de l’humain.

Documentaire (Fr., 83’, 6/12). Cote: ***

Créé: 27.11.2019, 08h36

En dates

1948 Édith Piaf offre une caméra à Charles Aznavour, qui filmera son journal intime jusqu’en 1982.

1957 Charles pousse la chansonnette dans des nanars musicaux, «Oh! qué Mambo», «Les dragueurs» et autre «Paris Music Hall».

1959 Prix de l’Académie du cinéma français pour «La tête contre les murs», de Franju.

1960 François Truffaut le sublime en musicien mélancolique dans «Tirez sur le pianiste».

1961 De «Un taxi pour Tobrouk» à «La métamorphose des cloportes» ou «Paris au mois d’août», alterne les petits rôles curieux. Imprévisible, alterne les nanars comme «Candy», en anglais avec Marlon Brando et Richard Burton, avec les classiques, «Le tambour», Oscar du meilleur film étranger, ou «Les fantômes du chapelier».

1971 Lion d’or à Venise pour la version italienne de la chanson du film «Mourir d’aimer».

1997 César d’honneur.

2002 «Ararat», film militant sur l’Arménie.

2018 A tourné plus de 60 films.

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