Liu Bolin, l’artiste le plus recherché

Art contemporainRencontre à Art Basel, avec «l’homme invisible» chinois

Lors de sa résidence sur les lieux de production du champagne Ruinart en 2017, Liu Bolin s’est laissé envahir par «la beauté et la majesté des lieux». Reste à le débusquer!

Lors de sa résidence sur les lieux de production du champagne Ruinart en 2017, Liu Bolin s’est laissé envahir par «la beauté et la majesté des lieux». Reste à le débusquer! Image: LIU BOLIN/RUINART

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Plus que ce caméléon qui se photographie camouflé dans n’importe quel environnement. Que ce soit parmi la profusion de couleurs d’un rayon de supermarché ou dans les volutes stylisées d’un graffiti. Plus encore que cette silhouette se fondant sur la grisaille d’une porte en fer comme dans la lumière d’un canal vénitien, Liu Bolin est un homme debout! Silencieux. Statique. Les pieds enracinés, les bras le long du corps. Il est debout comme dans un manifeste, debout en résistant conscient de lire le monde, les yeux dans les yeux, sans lui laisser le bénéfice d’une surenchère d’excuses.

Alors… à l’interview dans l’espace d’Art Basel réservé aux collectionneurs – il y défend son travail réalisé pour la marque de champagne Ruinart – comme dans ses clichés entre body painting, performance et art optique, l’artiste chinois mesure ses gestes. Comme ses paroles.

Dès vos premiers pas sur la scène artistique en 2006, la critique vous a étiqueté en «homme invisible». Un jugement restrictif?
Je n’ai aucun problème avec les étiquettes, homme invisible, silhouette mutique, activiste, toutes me vont dans le sens où leur existence est une preuve de l’intérêt pour mon travail. Et c’est ce qui m’honore, ce qui m’importe. Cela veut dire que ce que je fais et la façon dont je le fais a réussi à capter l’attention, voilà ce qui me rend heureux. Et le fait que cette dialectique de la dissimulation, que cette envie de disparaître soient nées dans un acte de protestation contre le saccage de mon atelier par le gouvernement, me conforte encore plus dans l’idée qu’être un artiste est une grande chance, un grand bonheur.

L’art aurait-il offert une place au petit garçon qui se sentait marginalisé dans la société?
Je la cherche encore. Mais tout le monde se cherche non? Ce qui est sûr, c’est que jamais je n’utiliserai mon travail d’artiste, ni mon œuvre pour me trouver ou, pire, démontrer aux autres qui je suis.

D’où ce choix de devenir transparent donc anonyme pour généraliser le propos de l’homme qui a perdu le contrôle sur le monde qu’il a lui-même fabriqué?
Il est vrai que je joue sur plusieurs niveaux, l’individuel comme le collectif, ce qui est le propre de toute œuvre artistique scrutant le fonctionnement d’une société de consommation avec ses dérives, ses failles, ses fragilités. Mon but est de questionner les apparences et d’éclairer nos rapports à cette société. Et le plus souvent, je le fais dans un cadre que je connais, c’est-à-dire mon pays. Mais attention, pour moi, porter une idéologie et même la développer ne veut absolument pas dire critiquer. J’envisage mon travail comme un aiguillon, une aide à la réflexion, c’est le pouvoir de cette dernière que j’essaie de réveiller.

La mécanique des apparences trompeuses est rodée, le procédé désarçonne en même temps qu’il amuse, mais est-ce aussi une façon d’appuyer sur le mode pause?
C’est exactement ça! Il n’y a rien d’anodin, je cherche à valoriser le silence et à exacerber l’immobilité afin de créer les conditions-cadres à la réflexion. Si mon travail amène à considérer les impacts sur l’environnement, les réalités d’un changement climatique comme les effets de la surconsommation, c’est qu’il a atteint son but. Un artiste est là pour ça, vraiment! Ce qui ne m’empêche pas d’être conscient de la cohabitation difficile entre ma propre quête identitaire et ma nécessité, en tant qu’artiste, de la dépasser pour traduire des problématiques plus globales afin de toucher et de rassembler le plus grand nombre.

Avec une difficulté supplémentaire, soit conserver l’équilibre entre un propos engagé et une réelle volonté esthétique…
Plutôt que de parler d’esthétique qui ne compte que pour un petit 20% dans le résultat final, je dirais que j’ancre mon travail dans un désir de réalisme. Pour moi, donner les pleins pouvoirs à l’esthétique dans une image, ce serait biaiser complètement sa compréhension alors que, au contraire, rester au plus près de la réalité permet d’exposer les problématiques qui m’interpellent et de dire les choses. À partir de là, est-ce que j’aimerais les changer? Est-ce d’ailleurs le rôle d’un artiste? Disons que je ne suis ni un homme politique ni un gouvernant. Encore une fois, mon travail consiste à amener les gens à discerner et à ressentir, c’est dans la prise de conscience individuelle et collective qu’un artiste et son œuvre ont un impact. L’important, le fondamental réside dans ce souffle de l’esprit qu’ils peuvent amener, on peut alors commencer à parler d’art avant d’engager le combat.

Cet activisme social est-il toujours compatible avec l’artiste faisant partie du système qu’est le marché de l’art, de ses rankings comme de ses prix parfois démesurés?
Aussi longtemps que l’artiste tient sa ligne et le discours qu’il s’est fixé, je ne vois pas d’incompatibilité.

Et pas davantage dans une réalité où la scène contemporaine chinoise est aussi présente que sollicitée…
Ces vingt dernières années, nous avons passé par plusieurs étapes importantes, de la reconnaissance de l’existence de cette scène, de sa densité, à une sorte de folie. Les débuts ont été très intéressants mais il y a aussi eu de très grosses attentes, là j’ai l’impression que c’est un peu retombé, que la bulle se dégonfle et que l’on commence à entrevoir ceux qui vont rester.

Votre signature d’homme invisible en a le pouvoir. Mais comment la faire évoluer pour qu’elle ne devienne pas une copie d’elle-même?
Je m’y emploie, par exemple en complexifiant les mises en scène avec l’intervention de plusieurs personnages. Mais à côté de cela, je suis triste de n’être reconnu que pour ce travail autour de la disparition, or il ne représente que 40% de mon activité contre 60% d’une recherche très nourrie dans la sculpture et la peinture. C’est un vrai crève-cœur de ne pas avoir l’opportunité de la montrer. (24 heures)

Créé: 15.06.2018, 14h38

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Bio express

1973
Naît à dans la province de Shandong. Aujourd’hui, Liu Bolin vit à Pékin.

1995
Termine les beaux-arts avec un diplôme de sculpteur.

2006
Réalise son premier cliché disparaissant dans les ruines de son atelier détruit par le gouvernement.

2009
Célèbre la venue du président Obama en Chine avec une sculpture «Burning man».

2012
Investit Vevey pour le Festival Images et les Journées photographiques de Bienne avec des clichés de sa série «Hiding in the city».

2018
Expose à l’Élysée à Lausanne dès le 17 octobre.

Critique

«Unlimited» bute sur ses limites



De la vaisselle en miettes que Yoko Ono fait réparer à coups de scotch par des amateurs d’art trop honorés d’exprimer leur créativité. Leurs banalités placardées au mur, genre «Je viens d’acheter un Baselitz» ou «Je ne suis pas un collectionneur», attestées par un notaire mais susceptibles de coûter cher devant un tribunal de l’honnêteté. Ou encore ce gigantesque mécano pyramidal de Daniel Buren offrant une prise de hauteur sans véritable âme… Parmi les 72 plasticiens retenus pour «Art Unlimited», l’exposition institutionnelle d’Art Basel où le gigantisme sert de mesure comme de démesure, plusieurs ont choisi l’art de déléguer.

Pour ne pas dire d’imaginer un programme d’occupation pour visiteurs! Et ça fonctionne. Sans parler des dizaines de flacons alignés par le Cubain José Yaque dans une atmosphère d’arrière-boutique d’apothicaire: les pros du selfie en ont fait un passage obligé. Mais, au-delà, que retenir de cette édition 2018 croisant créations récentes et pièces historiques telles «Fleurs» (1959), le très minimaliste – très baroque aussi – bouquet de portemanteaux du Niçois Arman? Que l’opinion a eu raison de redoubler d’intérêt pour les artistes africains. Émergeant d’une certaine fadeur générale, leur voix porte. Prégnante, encore libre d’attache avec le marché, elle compte dans cette chambre d’écho des dissonances du monde que peut être l’art contemporain.

À l’exemple du duo Mikhael Subotzky & Patrick Waterhouse et de leur installation photographique qui documente les affres de la décadence urbaine en faisant émerger le quotidien du huis clos de Ponte City, tour d’architecte de Johannesburg devenue infernale par la suite. Impressionnant,

le conglomérat de boîtes à cirage du Ghanéen Ibrahim Mahama fait aussi son œuvre en érigeant un mur de résonances avec les inégalités sociales et économiques. Mais, pour être juste, d’autres le font aussi, hors du continent africain. Il y a toute la subtilité de l’Italienne Lara Favaretto, avec ses cubes de confettis asservis aux lois de l’impermanence, il y a surtout le manifeste contre la violence par les armes à feu de Robert Longo dans un stroboscope géant aux éclats de balles de fusil. L’Américain allie discours et geste, 20% du produit de la vente de «Death Star II» iront à la lutte contre ce fléau. F.M.H.



Bâle, Messeplatz
Jusqu’à di 17 (11 h-17 h)
www.artbasel.com

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