Nicolas Bedos raconte son père Guy, son ex Doria...

CinémaAssumant son père, l’auteur soigne son album de famille dans «La belle époque», qui matérialise les fantômes en miroir de Guy Bedos ou Doria Tillier, la femme de sa vie.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans ce palace zurichois, avec un soupir engourdi de nuit blanche, Nicolas Bedos s’ébroue du fond d’un divan crissant ses aises bourgeoises. Comme un canard qui lisse ses plumes au bord du lac, rien ne semble atteindre ce dandy parisien. Au deuxième film, «La belle époque», l’auteur recycle ses tics de fils à papa bobo avec un enthousiasme à peine contrarié de nostalgie. Dans des chassés-croisés temporels étourdissants de maîtrise se croisent les amants d’hier et d’aujourd’hui, la fiction et la réalité, les postures et les êtres. Jadis, alors chroniqueur persifleur, l’humo­riste démarrait ses sketches ainsi: «Pour moi, ce fut une semaine de merde, alors imaginez ce que je pense de la vôtre.» Imaginons, en effet.

C’est loin, ce temps des billets d’humeur?
Pas si long, dix ans, même pas. En fait, je suis venu à la télévision pour y décrocher un prénom. Mais j’avais déjà, toujours en tête, l’idée d’aboutir au cinéma. Les livres, le théâtre, les téléfilms… c’était des lots de consolation. Comme quelqu’un qui rêve de piano et trouve du bonheur à jouer de la guitare. J’aurais pu même m’épanouir dans cet hétéroclisme. Sauf que j’appartiens à une génération qui bouffe du cinéma, s’y exprime, en débat. Un temps perdu d’ailleurs, je ne vois plus ces jeunes gens nocturnes batailler sur Tim Burton, Scorsese ou Quentin Tarantino, des gars très en forme à cette époque.

Ce deuxième film, comme le premier, explose la chronologie. Pourquoi ce pari sophistiqué?
L’histoire l’imposait. Au premier, j’avais envie de raconter l’évolution d’une vie, d’une époque, avec ce désir de cinéma français très romanesque. Moi, j’adore le souffle des sagas flamboyantes, gourmandes, à la Milos Forman, pareil pour les livres. J’aime les fresques biographiques qui charrient plein d’éléments, vous en mettent plein la vue, le bide, le cœur, donnent la sensation d’avoir réellement assisté au fleuve d’une vie. De la naissance à la mort.

Cela ne complique-t-il pas la mise en scène?
Oui, mais c’est aussi une aubaine que ces dispositifs, ils forcent à faire du cinéma, de la musique, à chercher du décor, des transitions narratives. Filmer «bêtement» m’embête, comment dire… Un enfant dirait que c’est un peu moins rigolo.

Ne cultivez-vous pas l’insatisfaction?
Voilà. Il me faut m’amuser quand j’écris, aboutir au film que j’irais voir. Je le répète partout: quand ça ne parle pas de ma vie, je m’ennuie, quand ça n’est que de l’autofiction nombriliste, je m’ennuie aussi.

Quel plaisir, ou pas, avez-vous à projeter dans Daniel Auteuil, celui que vous serez à 69 ans?
Je l’aime beaucoup, déjà. Et dans un drôle de vertige, son rôle implique aussi beaucoup la stature de mon père, quand il était jeune, amoureux de ma mère mais mélancolique. J’aime qu’un récit fictif s’irrigue de mémoire intime. Plein d’écrivains, Zola ou Proust, injectaient leurs souvenirs dans leurs romans. Ce n’est plus une question de pudeur ou pas, cela permet simplement de raconter au plus juste.

Le moment présent ne vous satisfait jamais?
Il aurait été ennuyeux à mourir de résumer le héros à ma personne. Ou à un vieil humoriste sur la touche. Ou un amant éconduit. Notez, cela dépasse l’ennui pur. Je reproche d’ailleurs à l’époque de nous en enlever la tentation. L’autre jour, j’étais à l’opéra, suspendu dans une narration lente. Ce calme délicieux devient rare, tant nous sommes zappés dans un mouvement vertigineux, une confusion anxieuse.

«Il n’y a plus de gauche, plus de droite», dites-vous dans «La belle époque». Un regret?
C’est surtout que privé de ce manichéisme, on ne comprend plus rien! Même si à revoir des archives du temps de mes parents, de leurs amis, leur discours parfois sombrait dans l’angélisme. Mon père, un confident à 85 ans, je le vois si déconnecté de la réalité des entreprises. Il me raconte beaucoup les années 70, le fétichisme qui s’y attache, ce Paris insensé, si culturel, clément, généreux. Mais dans ce film surtout, je voulais montrer que la nostalgie, avant tout, est narcissique, c’est celle de la jeunesse vigoureuse, amoureuse, pleine d’horizons.

Vous fêtez 40 ans, ça vous angoisse?
Il se trouve que ma vie privée est extrêmement chaotique. Les films m’offrent à rêver des réconciliations sentimentales que je ne me permets pas.

L’amour qui dure, y croyez-vous?
J’ai vu des couples qui tenaient 40 ans, pas à la maison, pas chez moi. Mais j’en ai vu. Bien sûr, le sentiment change de nature, les amants ne se bouffent plus des yeux comme des niaiseux. En revanche, et ça, je le vis, rien ne peut détruire le chemin parcouru. Pas même un coup d’un soir, de cœur, de désir, ne peut remplacer cette richesse complice. Ça m’émeut beaucoup. Je suis séparé en ce moment de Doria (NDLR: Tillier), mais quand nous nous retrouvons, ces moments restent inégalables.

Est-elle votre muse ou votre alter ego?
Plutôt mon alter ego, la personne dont je suis le plus proche. Pourtant, nous ne lisons pas les mêmes livres, pas plus que nous n’aimons les mêmes trucs. Doria a très bon goût. Sans être intello, elle ne se plante jamais dans son jugement, au contraire de plein de gens brillants autour de moi. Alors, est-ce qu’on a des envies de cinéma parce qu’on a fait des câlins ensemble? Ou parce qu’on a regardé plein de films avant de faire des câlins? Je ne sais pas comment, mais nos cerveaux sont «affinés électivement».

De toute façon, comment doser romanesque et cynisme?
J’avais écrit un début de film cynique, qui faisait rire tous mes proches, l’histoire d’un type qui détestait tout le monde, lui en premier. De là… Il n’y a que moi qui sais quand le sarcasme devient gluant, impudique. Je ne suis pas un méchant. L’envie de la déconne vient de ma gêne d’une caresse ou d’une gifle trop appuyée. De mon dégoût de la larme facile.

Créé: 19.10.2019, 13h05

En dates

1979
Naît à Neuilly, fils de Guy Bedos; grandit en «glandeur surdoué» parmi les amis de la famille, Sagan, Gainsbourg, Barbara, Desproges, etc.

1999
Dépression sévère, tentative de suicide.

2004
Écrit «Sortie de scène», citée au Molière.

2009
Premières chroniques dans «L’Officiel de la mode»; billet persifleur à la radio; scénario de téléfilms, etc.

2011
«Journal d’un mythomane», chroniques publiées ensuite, moque le monde et son image de «gosse de riche, fils de vedette, coureur de jupons» avec cynisme.

2012
Figure dans «L’amour dure trois ans» de son pote Frédéric Beigbeder – avec qui il est désormais brouillé.

2013
«La tête ailleurs», roman biographique; se lie avec Doria Tillier qu’il connaît «depuis des années»; anime une tribune dans «On n’est pas couché» de Ruquier.

2017
«Monsieur et Madame Adelman», coécrit et joué par Doria Tillier, succès public, citations aux Césars.

2019
«La belle époque», film d’ouverture du 22e Ciné-Festival à Prilly-Lausanne (me 30 oct.), en salle me 6 nov.; tourne «OSS 117: alerte rouge en Afrique noire».

Au vif du sujet

Guy Bedos, papa groupie
«Mon père a été très épaté par mon film, je ne vais pas dire le contraire, même s’il est adorable, qu’il trouve mon métier chiant, pénible. Lui aurait préféré que je reste dans le verbe, à la télé. Mais le cinéma, c’était pour moi. Avec un peu de talent, on peut y faire croire aux trucs les plus bidon.»
Fanny Ardant, maman de cinéma
«Hors plateau, oui. Quand nous tournons, c’est l’Actrice. Elle ne réconforte pas, n’épargne rien. C’est «la» femme. Et d’une telle jeunesse que nous sommes encore dans la séduction.»
Les autres, c’est l’enfer
«Nous ne sommes plus qu’une poignée à vouloir faire ce genre de cinéma aujourd’hui. Sans prétention, sans arrogance, je veux servir un cinéma que je ne vois pas assez dans ce pays.»
L’ego, c’est l’enfer aussi
«Je suis allé à la télévision à un moment où je sentais pouvoir y jouer ma partition, la ramener tout seul. S’il y avait eu à l’époque des Gaspard Proust, des Blanche Gardin, je n’y serais pas allé, ils n’auraient pas eu besoin de moi.»
Les femmes, contre, oui, tout contre
«Je n’ai jamais été misogyne. Il n’y a que les cons et les connes pour le penser. C’est parti de gags que je ne fais plus d’ailleurs. Mais à l’époque, j’étais l’enfant de Desproges, Coluche, de mon père. Pour que ça passe de nos jours, il faut que ce soit dit à travers un personnage très clairement identifié comme un connard patenté, du type OSS 117. Or, j’aime justement que la frontière entre le moi et le pas moi reste subtile. Ça échappe à beaucoup. Bon… Les vannes de petits pédés à niquer, il faut s’en méfier. OSS, c’est quand même un film à 20 millions d’euros.»
La haine dure, plus que l’amour dure 3 ans
«Ce que je regrette dans le gag à risques, c’est sa conséquence. Il y a des gens qui m’aiment beaucoup. Et une majorité d’autres personnes qui ne peuvent pas m’encadrer. Pour moi qui bosse comme un clébard, c’est douloureux de traîner cette antipathie. Même si je l’ai suscitée par mes horreurs, et pseudo vulgarités. Même si j’admets m’être parfois vautré dans l’erreur.»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.