Pierre Palmade, le blues de l’éternel mâle entendu

L’humoriste, 50 ans, s’adonne à l’exercice de l’autobiographie lançant une demande impérieuse à l’au-delà: «Dites à mon père que je suis devenu célèbre». Confidences.

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Image d'illustration Image: Eddy Briere

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Avec une lucidité presque lasse, Pierre Palmade lance: «J’aimerais que ma vie soit un peu plus un long fleuve tranquille. Y arriverai-je? Je ne peux le promettre. Devenir un Jean de La Bruyère, ça reste un fantasme pour quiconque a goûté aux drogues dures. Et le shoot de la célébrité en est une, comme la sexualité outrancière, l’intensité de la nuit.» Ça n’a pas manqué. À peine publie-t-il une autobiographie à la sincérité lumineuse sur ses ombres et démons, que reviennent les embrouilles. Une virée toxique tourne à une fausse accusation de viol, une déclaration sur la sémantique gay prend un tour viral dans les médias. «Pourtant, ces histoires sur internet, ce n’est pas la vraie vie» soupire le Bordelais. Drôle jusque dans l’autodérision cruelle, l’humoriste philosophe confie combien il reste difficile de se faire admirer à 11 h du matin dans une boulangerie. «Moi, entre 20 et 35 ans, j’ai été grisé, saoulé, enivré de célébrité. Et j’ai adoré être reconnu dans mon pays, le kif total, le choc absolu avec ma province! Je ne comprends pas ceux qui disent garder la tête froide. Mentent-ils?» Lui pas.

Du premier spectacle dédié à votre mère, à ce livre au père, avez-vous vraiment grandi?

Le petit Pierre a lâché la main de sa mère, il est moins effrayé par la vie. Il a enfin accepté que son père était mort (ndlr. Il avait 8 ans). J’ai pleuré sa mort par la psychanalyse et j’arrive désormais à communiquer avec lui. Voilà, j’ai enfin quitté cette zone d’enfance où je m’étais figé, bloqué au stade de la sidération. Je peux peut-être commencer à être adulte.

Ça vous intéresse vraiment, d’être adulte?

Je suis partagé. Ce métier me permet de garder mon coin de bac à sable, c’est certain.

Vous quittez Bordeaux «homo et artiste». Qu’est-ce qui a été le plus dur à imposer?

Comment j’allais vivre mon homosexualité… Artiste, je ne doutais pas que j’allais faire mon trou, peut-être pas célèbre, mais me débrouiller. Par contre, quand la célébrité m’est tombée dessus, m…! Comment ne pas en être encombré par ma vie privée! Mon Dieu mon Dieu, comment allais-je garder mon jardin secret? Dans les années 90, les mentalités n’avaient pas encore fait cet incroyable bond en avant. L’homosexualité n’a été dépénalisée qu’en 1981, je viens de cette époque-là. Mais je m’en foutais, j’étais tout à ma conquête de Paris. Je rêvais de théâtre, pas d’amour.

Aimer ne reste-t-il pas votre leitmotiv?

J’ai été tant désiré par ma mère, choyé par mes grands-parents, l’Enfant-Jésus. Mon père m’a porté dans la maternité, fier comme dans «Le roi Lion». J’ai voulu perpétuer ce regard sur moi. En m’épanchant jusque dans des détails peu brillants, j’espère créer une empathie. Au-delà du travail partagé, j’ai besoin de ce petit supplément, même venu d’inconnus.

La notoriété a-t-elle décuplé vos attentes?

Au niveau du devoir de qualité. Il ne s’agit pas d’aller se brosser les dents dans une télé-réalité. Après 30 ans de carrière, je me creuse pour tenir le haut de l’affiche et encore me surprendre.

N’êtes-vous pas un incroyable veinard?

Les gens me disaient miraculé, je ne les entendais pas. Je suis passé à travers plein de pièges, j’aurais pu mourir d’overdose, tuer ma carrière dans l’alcool, faire de plus mauvaises rencontres encore. J’étais si candide, je passais dans la nuit parisienne comme on va à une boum. J’ai eu une bonne étoile.

Et des fées, Sylvie Joly, Muriel Robin, Michèle Laroque, Jacqueline Maillan. Pourquoi elles?

Fines, puissantes, charismatiques, elles me repèrent à chaque fois dans l’instant. J’attire leur protection avant même qu’elles jaugent mon talent. J’avais juste le feu, cela suffisait à ces grandes dames. En elles, je retrouve un amour de mère poule. Et je les fais rire. Faire rire une femme, plus qu’un homme, procure une joie quasi érotique.

Mireille repère que vos sketches, sans chute, restent en suspension. C’est tout vous?

L’histoire de ma vie? Je n’y avais pas pensé mais c’est vrai. Je comprends parfois des années plus tard la part d’inconscient de mes textes. Je sais toujours comment commence une pièce, jamais où elle m’amène. C’est très agréable de ne pas maîtriser ces tréfonds, même si l’écriture ouvre une petite porte.

C’est aussi l’écriture qui permet de saisir votre amitié amoureuse avec Véronique Sanson.

Désormais, la bisexualité semble normale, et je ne lutte plus. Véronique reste l’être le plus intime de ma vie, et tant pis si nous avons agacé. La malveillance vient peut-être de la jalousie. Car sur le fond, je suis un chic type, un gentil qui ne dit du mal de personne.

N’avez-vous jamais craint d’aller trop loin?

Effectivement, quand vous mettez deux miroirs face à face, cela devient une quête éperdue. Comme dit Paul Valéry: «Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent». En allant au bout de mes secrets les plus intimes, je découvre ceux des autres, j’ai l’impression de parler à chacun. Autrement, ce ne serait qu’impudeur indécente. Je ne raconte pas Palmade mais un être humain, une vision plus large que ma petite personne.

Une «petite personne» qui se verrait bien honorée à la rentrée théâtrale 2219. Humour!

Là, je suis dans le fantasme mégalo de postérité! A cause de mon ego si enfantin qui entre nous, n’a rien à voir avec celui des hommes politiques.

D’où encore, ce récit drolatique de votre rupture avec Nicolas Sarkozy en 2007?

Ah, oui, Nous avions eu un bon contact «de Pierre à Nicolas», mais dès que j’ai vu la machine Sarkozy s’emparer de Palmade, j’ai refusé de continuer. Je ne voulais pas être broyé, voir ses ennemis devenir les miens. En général, je romps les liens avec brusquerie, c’est vrai. Je dois travailler là-dessus, je n’ai pas toujours tout compris dans cette attitude. Peut-être est-ce ma manière de tester les gens.

Créé: 18.05.2019, 18h04

En dates

1968
Naît à Bordeaux, mère professeur, père médecin.
1987
Part à Paris; «La classe»; rencontre Sylvie Joly, puis Muriel Robin, Michèle Laroque; succès avec le one-man-show «Ma mère aime beaucoup ce que je fais».
1991
Écrit pour Jacqueline Maillan «Pièce montée».
1995
Épouse Véronique Sanson, divorce en 2001.
1996
Avec Michèle Laroque dans «Ils s’aiment», puis «Ils se sont aimés» (2001) et «Ils se re-aiment» (2012).
1999
Assurancetourix dans «Astérix et Obélix»; première publication «C’est grave mais pas sérieux».
2005
Change de vie après son expérience «En terre inconnue» chez les Touaregs, crée la troupe à Palmade.
2008 «Le comique», avec sa troupe; Jacques Chazot dans «Sagan»; s’exprime sur son homosexualité.
2010
«J’ai jamais été aussi vieux», spectacle solo; «Le grand restaurant», spectacle télévisé inédit.
2016
«Ils s’aiment depuis 20 ans» avec Laroque et Robin.
2017
«Aimez-moi», spectacle solo.
2019
«Le lien», théâtre; «Dites à mon père que je suis devenu célèbre», Éd. Harper Collins. C.LE

Au vif du sujet

Ma bande
«Ce que je donne, je le reçois. La bande à Palmade, c’est un clan artistique fort, une troupe de théâtre, pas un temple d’humoristes. Même si dans mes spectacles solo, je milite pour l’humoriste philosophique qui évoque comme Zouc, Desproges, Villeret etc., la gravité de la vie avec poésie, émotion.»
Ma maladresse
«Elle est un peu feinte, je tends des pièges pour voir qui va tomber dedans. J’investis sur l’intelligence des gens à comprendre qu’un mot maladroit, stupide, dangereux, ne dit pas «que» ça.»
Mon don
«Je ne lis pas tant que ça mais je sais écouter ceux qui ont lu. J’absorbe comme une éponge, je retiens tout. En plus, j’ai cette capacité à cerner ce que les gens ne disent pas, à décrypter ces informations qui ne sont pas verbalisées. Un truc un peu mystique... voilà encore que je vais passer pour un fou!
Mes provocs
«Jeté en pâture sur internet, j’ai pu susciter des doubles lectures. J’étais convaincu que l’homophobie était désormais considérée comme un délit, que l’idée du mariage gay s’était imposée. Qu’il s’agissait même de bien-pensance! Je comprends que le militantisme gay reste un mouvement d’utilité publique. Mais je veux croire que ma souffrance d’être homo pourrait attendrir les homophobes, leur montrer à ma façon, qu’ils se trompent de colère.»
Mes réserves
«Avec l’amplification des réseaux sociaux qui déforme le moindre écart, je commence à craindre mes phrases dans les médias.»
Mes bonheurs
«Je trouve la sérénité dans ma maison de campagne, à une heure de Paris, loin des stressés qui ne se sourient jamais. Une vieille ferme, un jardin, les copains qui viennent parfois, un lieu à moi qui me donne des responsabilités. Ça m’évite de penser à mon métier, et ça me fait un bien fou. J’ai mis 30 ans pour l’admettre. J’avais essayé jadis, c’était l’ennui mortel.»
Mon horizon
«J’écris que les gens m’aiment parce que je ne m’aime pas. Mais il va falloir que j’essaie de m’aimer un petit peu mieux, je le sais désormais.»

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