«Plus j'avance en âge, plus ma mémoire revient!»

RécitBon anniversaire! Lise-Marie Morerod a eu 60 ans le 16 avril dernier. Elle raconte son existence marquée par des chocs divers, son présent, avec sa joie de vivre épatante.

Lise-Marie Morerod chez elle à Leysin, entre passé et présent, mais avec un sourire authentique et éternel.

Lise-Marie Morerod chez elle à Leysin, entre passé et présent, mais avec un sourire authentique et éternel. Image: Patrick Martin

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Il s’agit juste de dire bon anniversaire à Lise-Marie Morerod, qui vient d’avoir 60 ans le 16 avril dernier. Quelques semaines de retard, après tout, ce n’est rien dans une existence aussi riche en événements en tous genres. On la retrouve dans la cour de la résidence pour personnes âgées, à Vevey, où elle travaille en tant qu’aide-animatrice deux après-midis par semaine. Elle vient de finir sa demi-journée. Elle discute avec un monsieur fort aimable, chaleureux. Il l’a reconnue la veille, en venant dire bonjour à un parent. Il lui dit son admiration, son respect. Et plein d’empathie, il est en train de passer en revue avec Lise-Marie quelques beaux moments de la vie de la skieuse. «Pour moi, elle est toujours la grande championne et une belle personne qui fait tout ce qu’elle peut pour rester digne, et elle le reste.»

Une sexagénaire heureuse

Dix minutes plus tard on est assis face à face pour entendre les mots de Lise-Marie qui tombent en avalanche, doux et âpres, entre deux éclats de rire tout proches de l’émotion et de la fragilité. «Soixante ans, punaise, tu te rends compte? Je ne pensais pas que j’y aurais droit. A cet âge-là, ma maman était déjà au ciel depuis sept ans! Je venais de sortir de l’hôpital, j’avais mon anniversaire un mois plus tard, mes 23 ans, je la voulais auprès de moi et voilà qu’elle s’en allait à 53 ans! Il paraît que quand elle était enfant, elle fonçait à vélo, elle bondissait tout le temps, un vrai petit chevreuil! On m’a dit que j’étais son double. Mon père, lui, est parti dix ans plus tard, juste avant mon mariage, à 69 ans. Alors tu vois, avoir 60 ans, pour moi, c’est un cadeau et en plus je ne me sens pas vieille, parce que ma deuxième vie a commencé après mon accident.»

Lise-Marie Morerod évoque le drame routier du 22 juillet 1978 dont elle s’est sortie brisée mais vivante. Six semaines de coma. Six mois d’hôpital. Elle mit un terme à sa carrière en 1980. «Près de quarante ans plus tard, je suis toujours une traumatisée crânio-cérébrale. Je suis à l’AI, je travaille ici. J’ai fait une dépression et je me suis retrouvée au bord de l’abîme il n’y a pas si longtemps.» Elle glisse sa main sur la table, l’amène tout au bord, évoque le vide, la chute. «Ce n’est pas l’ancienne championne, c’est la femme accidentée qui a fait une dépression.» Et son sourire revient: «Je suis une sexagénaire heureuse, j’ai un fils merveilleux, Steve, qui aura 29 ans en juin; il a son papa, mon ex-mari, c’est super. Dans le fond j’ai de la chance, j’ai un ex, alors qu’il y a tant de femmes qui n’ont pas d’ex!» Quelque chose d’irrésistible dans la façon qu’a Lise-Marie de prendre les lumières et les ombres des jours qui passent. «En plus, tu vois, plus j’avance en âge, plus ma mémoire revient! Pourtant, après l’accident, je ne savais même plus les prénoms de ma sœur et de mes frères.» Il y aura encore d’autres mauvais moments. Tout l’argent de Lise-Marie égaré par un spéculateur; le goût du jeu qui ne la quitte jamais. «C’est vrai, j’ai joué et je joue. C’est comme ça, c’est l’adrénaline, la course, le slalom, la compétition, le risque, le désir de gagner, de tenter le diable.»

Mais il n’y a pas que ça. Il ne faut pas réduire Lise-Marie à une femme qui joue. Qui s’est parfois égarée. Il y a son rapport solaire aux autres, aux anciens dont elle prend la main ici, à la résidence, avec une lucidité stupéfiante: «Je crois que les collègues, ici, et les résidents m’ont fait grandir. Tu sais, mes collègues savent que quelque part, avec moi, ils ont affaire à une malade, mais ils ne me regardent pas comme ça. Parce que mon boulot je le fais bien. Ils le savent.» Son boulot? «J’ai le sentiment d’apporter aux résidents cette joie de vivre que je tiens de ma maman. Elle travaillait, cinq enfants, la ferme, le fourneau à bois, les lessives à la main, mais toujours le sourire, toujours la bonne humeur. Alors ici, j’arrive vers des gens que je connais, que j’aime bien, on se raconte des bouts de vie et quand on ne sait plus trop quoi se dire j’ouvre le journal et on commente l’actualité. Pour rester dans le vif du sujet. Pour ne pas toujours parler du passé. Il faut aller de l’avant, je crois que ça fait vivre. C’est déjà assez dur de s’apprêter à mourir, alors il faut vivre tout ce qu’on peut.» Tout près de la vie, il y a la mort, celle des résidents qui s’en vont, que Lise-Marie vit en la rattachant à son histoire personnelle: «Je peux te dire, voir partir quelqu’un, ça te remonte les bretelles. Gagner ou perdre, une course, avoir des sous ou pas, signer des autographes, qu’est-ce que c’est à côté de quelqu’un qui te disait merci d’être là il y a dix secondes et qui n’est plus là? Je suis là pour ces personnes et je n’étais pas là pour mes parents, c’est toute l’ambiguïté de mon travail. C’est comme si je devais quelque chose à la vie, à mes parents, à la société. Là aussi, j’ai de la chance, je dis merci.»

Elle a tutoyé le président

Voilà un mot que Lise-Marie prononce avec sincérité et spontanéité. Merci. «Merci à mes amis, Erika Hess, Jacques Reymond, et beaucoup d’autres, mes frères et sœur qui ont été là dans les mauvais moments, qui m’ont secouée quand il le fallait. L’accident de 1978 m’a enlevé ma jeunesse, ma fraîcheur, ma santé, ma carrière, je suis revenue de très loin grâce à ceux qui m’ont soignée, m’ont accompagnée et m’ont fait confiance.» Merci aussi à ceux, à Verbier et à Leysin, qui lui ont permis de donner des cours de ski. «J’essaie de faire que les gens sourient. C’est tellement difficile pour des débutants adultes ou enfants. Alors s’ils sourient, c’est déjà ça, le temps n’est pas perdu!» Elle revient au passé. A ses 16 ans. Elle devient alors championne suisse de slalom géant devant Marie-Thérèse Nadig, qui arrive de Sapporo avec ses deux médailles d’or olympiques autour du cou. «Tu te rends compte, on n’avait pas l’électricité à la maison, on faisait le beurre à la baratte, et on parlait de moi dans les journaux.» Elle a 20 ans, en 2016, Lise-Marie, quand elle part dans ses souvenirs, ses anecdotes, sans évoquer jamais le moindre regret ou en vouloir à qui que ce soit. «Il y a eu ce jour où, après ma victoire au classement général de la Coupe du monde, j’ai été reçue par le président de la Confédération, Georges-André Chevallaz. Tout le repas je l’ai tutoyé comme si c’était mon père. Et quand mon père a su ça, il m’a dit: «Mais quand même, Lise-Marie, tu pourrais faire attention, c’est le plus grand homme de Suisse!» Mais moi je l’ai bien vu, il était tout content que je le tutoie, le président!»

En fait, Lise-Marie est comme ça. Inattendue. Elle-même. Elle a fait trop de trottinette ces dernières années, alors ses tendons d’Achille ont souffert. Elle doit les soigner pour retourner sur les pistes et donner des cours l’hiver prochain. «J’aimerais avoir un don, arranger les bobos des autres juste en posant les mains. J’aimerais savoir bien parler comme mes maîtres en ski qui transmettaient si bien leur passion. J’ai recommencé à prier, à dire le Notre Père.» Bon anniversaire, Lise-Marie, avec un peu de retard! (24 heures)

Créé: 28.05.2016, 10h15

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