Quand Goldman et Stromae mènent à Sartre et Schopenhauer

PhilosophieDans son passionnant essai «La playlist des philosophes», Marianne Chaillan jette des passerelles entre la chanson de variété et les écrits des maîtres.

Marianne Chaillan, professeure de philosophie à Marseille, auteure de «La playlist des philosophes».

Marianne Chaillan, professeure de philosophie à Marseille, auteure de «La playlist des philosophes». Image: DR

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Qui aurait imaginé qu’Alain Souchon puisse conduire à Heidegger ou que Camille permette de s’initier à Nietzsche? Auteur de La playlist des philosophes, un essai aussi galvanisant que passionnant, Marianne Chaillan construit des ponts entre des paroles de chansons de variété et les écrits de Platon, de Sartre ou de Freud. L’analyse des textes est en prime.

Pour Nietzsche, «la vie sans musique serait une erreur». Mais quels titres choisirait-il de nos jours s’il devait définir sa playlist de chevet? Le défi intellectuel se transforme en pari réussi pour la professeure de philosophie. Tout a commencé en classe. «Un jour, j’essayais d’expliquer un extrait du Traité de la nature humaine de David Hume à des élèves de terminale littéraire, raconte l’auteure. Le texte ne les touchait pas, car sa technicité conceptuelle faisait obstacle à la compréhension du problème dont il traitait. C’est alors que j’ai pensé à une chanson de Céline Dion, écrite par Jean-Jacques Goldman, On ne change pas

Puis elle s’est mise à réciter les couplets. «Je voyais bien qu’ils se disaient: «Cela ne peut pas être possible! C’est vraiment ce qu’on pense? La prof récite du Céline Dion!» Une fois leur attention saisie, je leur ai montré que cette chanson qu’ils connaissaient tous, qu’ils comprenaient tous, posait le même problème que le texte de Hume. C’était amusant et pédagogique.»

La méthode fonctionne: si la référence populaire n’est pas une fin en soi, elle se pose comme un facteur médiateur vers des écrits souvent ardus. Auteur du marquant Harry Potter à l’école de la philosophie, animatrice de la soirée thématique «Philosopher avec Game of Thrones», la jeune Marseillaise confirme que la discipline s’applique à toutes espèces de situations et de circonstances.

«Oui, on peut aimer Christophe Maé sans faire aveu de vacuité intellectuelle: il nous emmène vers Lucrèce…»

«Lorsque j’interroge des objets de la culture populaire, je cherche à montrer que la philosophie n’est pas, par définition, une science destinée à quelques intellectuels coupés du réel, enfermés dans leur tour d’ivoire, se préoccupant de sujets inintéressants et s’exprimant dans un langage tellement abstrait qu’il en devient inaudible pour le commun des mortels. Au contraire, la philosophie entend penser le réel, notre réel, et donner à tous les moyens de vivre mieux.»

Au-delà, son ouvrage rythmé en quatorze chapitres se veut un manifeste pour la reconnaissance de la chanson de variétés: «La culture populaire n’est pas une sous-culture, le divertissement stupide de quelques personnes inconsistantes.»

Ainsi, les paroles choisies vont au-delà de ses goûts personnels. «Je voulais partir des chansons qui font partie – qu’on les aime ou pas – de notre inconscient culturel. Celles qu’on entend partout à la télé ou à la radio. Celles qui nous ont accompagnés – parfois malgré nous. Volontairement, je me suis tournée vers les chanteurs les plus suspects sur le plan intellectuel.» Ce qui explique l’absence de Ferré, Juliette, Brel, Têtes Raides, Tachan, Brassens (au Sceptique près), Nougaro, Jeanne Cherhal ou Jacques Debronckart.

«Nul ne doute une seconde de la profondeur de leurs textes. Il n’y aurait eu aucun mérite à la manifester! Le défi, c’était d’aller vers Céline Dion, Maître Gims, Claude François, Eminem, Johnny et autres chanteurs, populaires certes, mais décriés quant à la valeur de leurs textes. Non, aimer Lara Fabian n’est pas une honte. C’est s’initier à Levinas (avec Tu es mon autre)! Non, Goldman n’est pas un chanteur sans consistance. Il nous introduit à Hegel, Fichte ou Hannah Arendt! Oui, on peut aimer Christophe Maé sans faire aveu de vacuité intellectuelle: il nous emmène vers Lucrèce…»

La réaction du milieu sur son ouvrage ne l’intéresse guère. «Ce qui m’importe réellement, c’est de savoir si je réussis ce que je vise: donner accès au plaisir de penser. Quand je vois durant la «Semaine de la pop philosophie», qui a lieu chaque année à Marseille, l’enthousiasme des gens, les salles archicombles, les jeunes qui préfèrent venir à une conférence de philo plutôt que d’aller en soirée, je me dis que le pari est gagné. Mon ambition est celle d’un professeur enthousiaste: faire partager, tendre la main, éveiller le désir.»

Puis, elle ajoute en guise de post-scriptum: «Ce qui m’importe aussi, pour moi-même, c’est de savoir que je me tiens scrupuleusement sur une ligne de crête entre rigueur (un universitaire ne doit rien trouver à redire au contenu philosophique) et divertissement (un amateur doit pouvoir tout comprendre en s’amusant). Il ne s’agit pas de caricaturer ni de galvauder.» C.Q.F.D. (24 heures)

Créé: 05.03.2015, 10h02

Formidable, Stromae

De Stromae à Schopenhauer

«Formidable, formidable. Tu étais formidable, j’étais fort minable. Nous étions formidables.»

«Ne trouve-t-on pas, dans ce refrain, l’idée même de Schopenhauer («Le monde comme volonté et comme représentation», 1918)? Toute satisfaction est forcément courte, mesurée et décevante. Le «formidable» dégénère nécessairement en «forminable». Le temps dévoile, comme une sortie de pluie révélatrice, l’illusion au creux de nos joies apparentes...» (Lire la suite dans «La playlist des philosophes» de Marianne Chaillan).

Toute la vie, Les Enfoirés

Jean-Jacques Goldman et la polémique autour de «Toute la vie»

- A voir les violentes critiques qui frappent «Toute la vie», le nouvel hymne des Enfoirés, on a l’impression que ce n’est plus d’une chanson dont il est question mais d’un manifeste sociologique. Qu’en pensez-vous ?

Marianne Chaillan: Je suis assez choquée par l’ampleur et la violence des propos tenus contre Jean-Jacques Goldman. J’ai lu de nombreux tweets, de nombreuses tribunes faisant preuve d’une dureté impitoyable.
J’ai le sentiment d’une ingratitude absolue. On me semble oublier bien vite de qui l’on parle – Jean-Jacques Goldman - ce qu’il nous a prouvé comme valeur réflexive dans ses chansons et comme valeur humaine dans ses engagements. Bref : on me semble oublier ce qu’on lui doit.
Si Goldman a fait une erreur – à supposer que sa chanson en soit une – on pourrait et on devrait simplement le regretter et s’en tenir là.
Rien de plus ridicule et grotesque que de faire de Goldman un réactionnaire et un promoteur d’idéal du bonheur bourgeois. Tout le monde le sait. Ceux qui feignent de l’ignorer pour se livrer à des diatribes ne s’honorent pas vraiment en se donnant le droit de délivrer à Goldman des leçons de morale. Soit ils ne connaissent rien à Goldman ni à ses chansons (Envole-moi, Encore un matin, Des vies, pour ne citer qu’elles sur la question de la tension entre liberté et déterminisme, Les choses sur la dénonciation du bonheur matérialiste bourgeois) soit ils sont de mauvaise foi.
L’ensemble de son œuvre doit, selon moi, nous inviter à lire le texte de sa nouvelle chanson avec plus de bienveillance même si l’on peut regretter certaines formules propices aux malentendus.

«La playlist des philosophes», Marianne Chaillan, Le passeur éditeur, 308 p.

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