Quand l'humour se fait militant

EnjeuSix comédiens offrent une soirée stand-up pour l’Aquarius à Meyrin. L'occasion d'interroger le Lausannois Thomas Wiesel sur l'engagement politique en humour.

Thomas Wiesel préfère les humoristes et les journalistes qui affichent leurs convictions politiques.

Thomas Wiesel préfère les humoristes et les journalistes qui affichent leurs convictions politiques. Image: Lucien Fortunati

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Rire, et donner de l’argent à une bonne cause. C’est ce que proposent Thomas Wiesel, Charles Nouveau, Alexandre Kominek, Nathalie Devantay, Jacques Bonvin et Edem Labah vendredi 21 décembre, au Théâtre Forum Meyrin. Les humoristes romands présentent un gala de soutien en faveur de SOS Méditerranée, l’organisation qui affrétait l’Aquarius, ce bateau qui avait pour mission de venir en aide aux migrants en mer, les sauvant de la noyade lorsque les embarcations surchargées étaient en difficulté (lire en encadré).

L’occasion d’interroger Thomas Wiesel, à l’origine de la soirée, sur le rapport entre engagement politique et métier d’humoriste.

Pourquoi SOS Méditerranée?
Je me sens impuissant devant cette tragédie de gens qui se noient. J’admire ceux qui se bougent pour sauver des vies. SOS Méditerranée a bien besoin d’un coup de pouce financier en ce moment. Le thème de l’immigration me touche aussi personnellement. Mes grands-parents paternels ont fui la Roumanie en 62. Le plan humain m’intéresse plus que le plan politique: je comprends qu’on puisse ne pas être pour l’immigration, qu’on ait des réticences sur la manière de gérer tout ça, mais je ne comprends pas qu’on ne fasse rien.

Peut-on faire rire sur cette thématique?
Oui, par l’absurde. Il y a cette histoire dingue du bateau d’identitaires qui voulaient bloquer les bateaux de secours des ONG, et qui a dû lui-même se faire secourir… Mais on ne parlera pas que des migrants pendant le gala. Le but est avant tout de passer une bonne soirée.

D’autres humoristes restent discrets sur leur opinion politique. Vous sentez-vous investi d’une mission?
Non. Chacun fait ce qu’il veut. Mais si je peux utiliser mon métier pour faire passer mes convictions, c’est cool. Je sais que ça ne plaît pas à tout le monde: je ne compte pas le nombre de fois où on m’a dit de faire des blagues plutôt que de la politique. Par contre, à titre personnel, j’aime savoir où se situent les gens, ce qu’ils pensent, de quel milieu ils viennent. Aussi bien les humoristes que les journalistes. J’ai parfois l’envie que ces derniers assument davantage leurs opinions plutôt que de tendre à une objectivité qui donne la parole aux deux camps. Toutes les paroles ne se valent pas. Lire dans un article un avis intolérant et raciste traité de la même manière qu’un autre me dérange.

Comment garder le recul nécessaire pour faire rire des thèses que l’on défend?
On n’y arrive pas toujours. Les thèmes qui me tiennent à cœur, je ne trouve souvent pas le bon angle. J’ai du mal à faire rire sur le viol par exemple. Ou dès que je fais une blague féministe, je m’y prends mal. Une fois, je comparais un homme à un pénis, et un militant transgenre m’a dit qu’il ne trouvait pas ma blague assez inclusive car on peut être un homme sans avoir de pénis. Je vois bien que plus on est militant, moins on a de l’humour sur le thème que l’on défend.

Vous êtes connu pour vanner la droite: l’UDC, les multinationales, les banques. Êtes-vous capable d’être aussi mordant à gauche?
J’ai plus de facilité à être piquant avec le pouvoir, et en Suisse il est plutôt à droite. Mais dans la Revue de Lausanne, je me moque de la Municipalité de gauche qui interdit la mendicité par exemple. Ou, dans mon prochain spectacle, du courant écologique qui encourage à renoncer à faire des enfants.

Comme vous, Dieudonné mêle ses convictions politiques à ses shows. Aussi ne plaît-il plus qu’à un public partageant son opinion. Ce modèle vous inspire-t-il?
Non, ça m’angoisserait que tous les spectateurs pensent comme moi. Si des gens qui ne sont pas d’accord avec moi rient quand même, c’est un signe que la blague est bonne. Par contre, je ne passerais effectivement pas la soirée avec des gens qui pensent tout le contraire de moi sur tous les sujets. Quant à Dieudonné, la différence, c’est qu’il forme avec son public une espèce de secte, sur un fond de culte de la personnalité. Le merchandising autour de lui renforce cette communauté fermée. Moi, j’aime quand les gens apprécient mon travail, mais quand ils aiment ma personne – sans me connaître, donc – je me méfie, ça me met très mal à l’aise.

Konstantin Kisin a créé la polémique en refusant de signer un formulaire avant de se produire à Londres, garantissant d’éviter d’alimenter une longue liste de discriminations supposées. Auriez-vous signé?
A priori non. C’est une chose de promouvoir certaines valeurs, c’en est une autre d’y être obligé. La liberté d’expression doit primer. Le boulot d’humoriste est de briser les tabous. Et quand on m’interdit des choses, je les fais. En revanche, je sais aussi m’adapter. J’ai joué à Dubaï, où il est interdit de se moquer du roi et du drapeau. Si moi j’assumais les conséquences, j’allais peut-être créer de gros problèmes aux organisateurs sur place. Je me suis donc abstenu.

Créé: 14.12.2018, 12h10

À la recherche d’un nouvel «Aquarius»

SOS Méditerranée a rompu le contrat d’affrètement du bateau qui partait en mer pour sauver des migrants de la noyade. En revanche, ce n’est pas la fin de la mission pour l’ONG qui cherche à louer un autre bateau, susceptible de repartir plus vite en mer. Car l’Aquarius, bloqué depuis deux mois au port de Marseille, est empêtré dans des problèmes politiques. Il s’est vu dernièrement refuser le pavillon de la France, de Gibraltar, du Panama et de la Suisse, et l’Italie a demandé sa mise sous séquestre. «Nous avons été approchés par certains affréteurs. Les fonds collectés aujourd’hui sont une réserve qui nous permettra de repartir tout de suite dès que nous aurons trouvé un autre bateau», explique Julie Mélichar, chargée de communication à SOS Méditerranée Suisse. L’entier de la recette de billetterie sera reversé à l’association, assure le Théâtre Forum Meyrin sur son site.




SOS Humoristes

Vendredi 21 décembre à 20h
au Théâtre Forum Meyrin,
place des Cinq-Continents 1

Y a-t-il un humour romand?

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