Six facettes de Pierre Keller

HommageAprès son décès ce dimanche à 74 ans, retour sur les multiples vies d’un Vaudois aussi exubérant que créatif.

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1. L’artiste

Du «Kilo-Art» aux photos cul

La production artistique de Pierre Keller a parfois disparu dans les culs, pardon, les croupes de chevaux de sa série «Horses» de 1988, exposée en 1991 au Musée de l’Élysée. Sous les rires un peu gras, la séquence avait tout de même inspiré un poème à Jacques Chessex, «La fente», édité en 1993 avec une héliogravure de l’artiste aux ateliers de Saint-Prex.

Souvent réduit à son incursion chevaline, Pierre Keller s’était pourtant fait remarquer bien avant avec son «Kilo-Art», transformant des poids de fonte tels qu’on pouvait en trouver au marché en des étalons «duchampiens» de la valeur artistique. «Nouvelle unité de mesure à Gilly LE KILO-ART!» titrait ainsi la «Tribune de Genève» sur ses affichettes en 1972 quand Pierre Keller avait fait la démonstration de sa nouvelle mesure – certifiée à Berne par le Bureau fédéral des poids et mesures – dans la commune vaudoise, non sans être allé la présenter auparavant à la 36e Biennale de Venise. Le geste, ironique et conceptuel, s’inscrivait dans la mouvance artistique de l’époque.

Après s’être ainsi intéressé à la sculpture mobile par aimantation, au dessin, à la peinture (tendances géométrique et cinétique), à la gravure, après avoir aussi imprimé sur des porcelaines et créé des moulages péniens, il s’adonnera sans réserve au Polaroid, multipliant les images de 1970 à 1980 sur une foulée érotique très intime. Il avait eu le temps, l’an dernier, de publier une sélection de 400 de ses photographies, dans le très bel ouvrage «My Colorful Life» des Éditions Patrick Frey. Boris Senff


2. L’étendard

«C’était le roi de la com»

Voyager avec Pierre Keller en porte-étendard de la Suisse, Nicolas Bideau, directeur de Présence Suisse, l’a fait à maintes reprises. Et… le succès était à chaque fois garanti, même si l’homme pouvait surprendre ceux qui avaient une image de la Suisse plus placide.

«Il savait jouer avec ça et, si les gens voyaient quelqu’un d’un peu barge, d’un peu fou, c’est l’image d’un homme amoureux de son pays qu’ils retenaient. Un jour, on a eu l’idée pour la Coupe du monde de football de présenter les vins sur une luge géante, un coup de folie. Il l’a fait. Pierre Keller avait ce génie de la créativité, en plus d’être un roi de la communication.»

L’ambassadeur du chasselas ne sera pas à Tokyo pour les Jeux olympiques d’été en 2020 mais Nicolas Bideau a déjà décidé de baptiser à son nom le restaurant de la Maison Suisse. «Il avait senti qu’il y avait un truc à faire avec ce vin-là au Japon.» F.M.H.


3. Le gay

Personnalité flamboyante

Le coming out de Pierre Keller semble remonter à la nuit des temps, tant le flamboyant a toujours affiché son homosexualité avec assurance et même provocation. «Cela a toujours été très clair, se souvient un ancien élève du Bugnon au début des années 1980. Il n’en faisait pas mystère et cela décomplexait tout le monde, homo comme hétéro.»

Jusqu’à devenir une sorte de figure de proue pour le milieu homosexuel vaudois, d’autant qu’il était affilié au Parti radical. «Ce n’était pas un militant, mais il a fait avancer la cause d’une autre manière, explique Bertrand Sonnay, membre du comité de Vogay. Il a su se faire accepter à gauche et à droite, mais il s’impliquait rarement – on lui a même parfois demandé de s’abstenir! Mais sa personnalité a aidé le milieu. Les jeunes ont pu s’identifier, se dire qu’ils pouvaient faire carrière en s’assumant en tant qu’homos. Il n’hésitait pas à faire visiter le milieu gay parisien à ses étudiants.»

Habitué nocturne des parcs lausannois, Pierre Keller n’a d’ailleurs pas toujours eu la vie facile au sein même de sa communauté, souvent moqué dans sa jeunesse sur son physique. Dans son cas, le combat a été double. Il a su le mener avec une mordante alacrité, non sans parfois céder à un petit esprit de revanche. B.S.


4. L’amateur de vin

«Un président énergique»

«Je m’y connais en communication, moins en vins, disait-il. Mais je participe activement à la diminution des stocks de crus vaudois.» En reprenant la présidence de l’Office des vins vaudois en 2011, Pierre Keller a profondément modifié un poste qui n’était jusqu’alors que stratégique en un pôle de création d’idées que la minuscule équipe devait ensuite réaliser… ou pas. Pas question pour lui de faire de la figuration, il voulait être au cœur des affaires. C’est lui qui a lancé les présentations par des vignerons vaudois de leurs crus au Japon, en Russie ou en Chine. Bien sûr, on n’y vend pas encore des cargaisons de chasselas, mais cela a donné de l’ambition ou de la fierté aux producteurs d’ici qui voyaient qu’on pouvait vanter nos produits au-delà des frontières. Comme le dit Michel Rochat, son successeur depuis le début de l’année, «ses prises de position et ses formules ont frappé les esprits et contribué largement à augmenter le rayonnement des vins vaudois (…). C’était un président énergique, fidèle et disponible.» Après avoir participé au lancement du Guillon d’or, il avait aussi créé l’Ordre des vins vaudois, dont il distinguait les Commandeurs selon son bon vouloir. Il avait également édité le livre de son ami et presque voisin Jérôme Aké Béda, le sommelier de l’Onde, «Les 99 chasselas à boire avant de mourir». D.MOG.


5.Le réseau

L’amitié et la persuasion

On aurait aimé dresser la carte, mondiale, du réseau de Pierre Keller. Elle aurait peut-être expliqué un peu de son influence, de sa capacité à réaliser des projets. Mais, en questionnant ceux qui l’ont côtoyé, on comprend que le remuant personnage doit surtout sa réussite à sa personnalité. C’est ainsi qu’Alexis Georgacopoulos, son successeur à la tête de l’ECAL, résume: «Pierre Keller, ce n’était pas une méthode de travail mais une envie, une curiosité insatiable.»

Il a pu s’adosser à l’État: son poste d’enseignant, son appartenance radicale, son siège à la Constituante peuvent être envisagés comme une sorte de socle. De là s’explique le poste de délégué du Conseil d’État pour le 700e anniversaire de la Confédération, sa nomination à la tête de l’ECAL et puis à l’OVV. Autant de postes qui parlent d’une proximité avec le pouvoir politique. L’explication est un peu courte, mais pas dénuée de fondement. «Il a mis son impertinence au service des citoyens en étant un grand commis de l’État», estime Pierre Dominique Chardonnens. Occupé à l’élaboration de la bibliographie de Pierre Keller, il l’a côtoyé maintes fois au cours de ces derniers mois. Mais la force de Pierre Keller, c’est aussi l’impact laissé dans la peau de ses interlocuteurs. Les médias ont trouvé en lui une source intarissable de bons mots. Surtout, les innombrables rencontres de ce personnage aux milles existences se sont soldées par des amitiés, mais aussi des inimitiés. «Très fidèle en amitié, il a aussi beaucoup mordu, y compris ceux qui lui ont mis le pied à l’étrier, sans qu’ils lui en veulent pour autant», s’étonne son biographe. L’exposition de sa collection au Musée Jenisch parle de ses amitiés dans le monde de l’art.

Alors comment a fait Pierre Keller pour transformer l’ECAL en quelques années ou emmener une poignée de vignerons vaudois vanter le chasselas à Shanghaï et à Tokyo? Entreprenant, il n’a pas fait que compter sur son réseau. «Il enfonçait les portes fermées, dit Alexis Georgacopoulos. Il y avait une grande part de plaisir dans toutes ses entreprises, doublée d’un pouvoir de persuasion démesuré et, surtout, des idées.» A.DZ


6. Le directeur

«Mes étudiants sont mes clients»

Son diplôme en poche, Pierre Keller avait quitté une École cantonale d’art restée dans d’autres temps. Lorsqu’il y revient en directeur et dans le costume de l’ex-Monsieur 700e de la Confédération, c’est une «endormie» qu’il retrouve. Sûr donc que les choses vont bouger! Des têtes tombent, des plasticiens et artistes en vue (John Armleder, Sylvie Fleury, Pietro Sarto, Nicola de Maria, Ugo Rondinone) rejoignent le corps professoral et le discours inaugural éclaire ses aspirations. «Je suis là pour vous, je veux être un éveilleur de curiosité et d’enthousiasme. Mais, attention, il ne suffit pas d’être curieux entre 16 et 25 ans, de 8 h à midi, de 2 h à 6 h. La curiosité, c’est toute la vie qu’il faut la cultiver.» Pierre Keller l’a dit, il l’a aussi fait! À peine quelques années plus tard, le maître des lieux déclare cette fois ses intérêts: «J’aimerais que d’ici quatre à cinq ans, l’Écal soit l’une des meilleures écoles d’art d’Europe.» Vu de l’extérieur, on le soupçonne de faire défiler son réseau. Dans la foulée, sa désignation à la tête d’une future Haute école vaudoise d’arts appliqués (HEAA) déclenche crispations et recours: on l’accuse de «kelleriser» l’art vaudois. Lui… poursuit sa route. Désormais, c’est d’un nouveau bâtiment sur le campus de Dorigny qu’il rêve pour l’Écal et – pourquoi pas? – signé Bernard Tschumi. Après avoir ouvert la galerie Elac au Flon – «parce qu’une école doit avoir une galerie» – c’est l’Écal nouvelle version qu’il inaugure en 2007 à Renens. La galerie a suivi. Bernard Tschumi est aussi là, avec Serge Fehlmann, ils ont imaginé l’immense résille métallique recouvrant la façade et c’est la plus grande école d’art d’Europe qui est inaugurée! Pierre Keller est en poste depuis douze ans, il avait souhaité un contrat de droit privé pour qu’on puisse le «jeter dehors si ça n’allait pas». Il y restera encore quatre ans, jusqu’à ses 66 ans. À ses côtés, son successeur Alexis Georgacopoulos, étudiant à l’ère Keller, a appris que «tout est possible si on est déterminé et passionné. Il n’a pas donné de secret, ni de conseils, mais nous a démontré qu’il fallait placer la barre très haut, même plus haut que ce que l’on pense pouvoir atteindre.» F.M.H.

Créé: 08.07.2019, 21h01

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