Un nouveau tombeau pour Guy Debord, patron pas si saint du situationnisme

BiographieJean-Marie Apostolidès jette un éclairage cru sur le fondateur de l’Internationale situationniste. Retour sur une figure radicale.

Le pape situationniste Guy Debord et sa demi-sœur Michèle Labaste, avec laquelle il entretiendra longtemps une relation intime.

Le pape situationniste Guy Debord et sa demi-sœur Michèle Labaste, avec laquelle il entretiendra longtemps une relation intime. Image: COLLECTION PERSONNELLE BERNARD LABASTE

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«Ainsi donc, il s’effacera du champ de la pensée, dans lequel déjà de son vivant, par de grands défis et de stupéfiantes surenchères, il n’a jamais réussi à occuper une véritable place. On n’a vu que son ombre vaine, et elle est passée comme l’ombre.» Dans ce texte posthume, Les erreurs et les échecs de M. Guy Debord par un Suisse impartial (sic!), Guy Debord (1931-1994) ne se montrait pas tendre avec lui-même lorsqu’il anticipait sa postérité, lui dont l’une des prétentions était d’évaluer avec lucidité, en stratège, une situation donnée.

En 2006, le biographe Christophe Bourseiller, auteur de Vie et mort de Guy Debord, affirmait que le fondateur de l’Internationale situationniste (IS) était «furieusement à la mode». Dix ans plus tard, il est difficile de maintenir le constat. Jean-Marie Apostolidès n’hésite pourtant pas à livrer une nouvelle biographie du révolutionnaire en chambre, penseur marxiste et pourfendeur acharné des logiques spectaculaires marchandes qu’il voyait à l’œuvre dans le capitalisme. Une entreprise courageuse, car si la doctrine de l’auteur de La société du spectacle, son œuvre majeure de 1967, a été maintes fois disséquée, il demeure nimbé d’une aura de mystère qu’il a lui-même contribué à créer. «De son vivant, Debord s’est voulu un mythe, et il demande aux commentateurs futurs de prolonger le mythe pendant un temps indéfini», dénonce en préambule son nouveau biographe.

Politisation de la pensée

Le pavé Debord - Le naufrageur a le mérite de feuilleter la complexité d’une figure souvent indécise entre les pôles de l’art et de l’activisme. De ses précoces préoccupations lettristes et ses premières tentatives cinématographiques, Guy Debord se dirigera rapidement, motivé par les critiques de Robert Estivals, vers une politisation acerbe de sa pensée. En ce sens, et cela Jean-Marie Apostolidès ne le dit pas, il tend à dépasser l’échec d’André Breton – l’un de ses modèles inavoués – à politiser le surréalisme.

Le dévoilement de la vie intime de Debord permet aussi d’éclairer, parfois crûment, les facettes multiples de ce radical qui affine sa propre légende. L’absence de son père, mort quand il était enfant, pourrait expliquer qu’il se soit par la suite affirmé par des postures très dures avec les autres. La fascination de l’adolescent cannois pour le cinéma – il est au bon endroit! – ou pour certains héros de la sous-culture (Fu Manchu, par exemple) révèle les rêveries initiales du futur mythographe.

Mais l’élément primordial que détaille Apostolidès demeure l’intransigeance féroce de Debord, qui se traduit, dès la fondation de l’Internationale situationniste, par l’exclusion incessante de ses membres. Comme si la «construction de situations» visant à déboucher sur une «qualité passionnelle supérieure» n’était que l’expression idéalisée des qualités tactiques de manipulateur d’un Debord qui noyaute, affirme son autorité et finit par diriger en censeur inflexible. Le peintre Asger Jorn survit longtemps à ses diktats, mais parce que sa célébrité d’artiste attire l’attention sur l’activisme situationniste.

«Ne travaillez jamais»

Personne n’échappe à l’abattage et l’IS se transforme rapidement en secte avec Debord pour gourou. Ce n’est pas qu’une image: l’écrivain profite de la soumission de ses proches pour exercer un droit de cuissage et élabore une «théorie du marsupial» avec sa dernière épouse, Alice Bekker-Ho, pour séduire de jeunes femmes androgynes. Sa mainmise sur les Editions Champ Libre de Gérard Lebovici, sa principale source de revenu jusqu’à l’assassinat du producteur, s’effectuera inexorablement et, preuve de son intérêt pour les manœuvres, il cherchera même à y publier un jeu de guerre.

Sans revenir sur la supposée paternité debordienne du graffiti «Ne travaillez jamais», Jean-Marie Apostolidès minimise son influence sur Mai 1968, montrant que Guy Debord, habile Machiavel quand il s’agit de bombarder la société de ses textes virulents, héritiers du style de Bossuet et du cardinal de Retz, n’a jamais brillé en homme d’action, que ce soit en Italie, en Espagne ou au Portugal, pays où, dans ses visées révolutionnaires, il a eu des contacts. Sa renommée finit par croître jusqu’à attirer des vautours tels Sollers, mais, effrayé par la lumière et une époque évoluant à rebours de sa lutte, il sombre dans l’alcoolisme avant de se donner la mort.

Créé: 29.11.2015, 20h24

Guy Debord en dates

1931 Naît le 28 décembre à Paris.
1945 Sa famille s’installe à Cannes.
1951 Départ pour Paris où il fricote avec les lettristes d’Isidore Isou.
1952 Sort son premier film, «Hurlements en faveur de Sade».
1953 Fonde l’Internationale lettriste.
1957 Publie le «Rapport sur la Construction des Situations» avant de fonder l’Internationale situationniste (IS).
1967 Publie son œuvre majeure, «La société du spectacle», qu’il adaptera au film en 1973.
1972 Dissout l’IS et collabore avec
le producteur et éditeur Gérard Lebovici jusqu’à l’assassinat de celui-ci en 1984.
1994 Se suicide le 30 novembre.

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