Comment savoir qui a tué la mère des deux jeunes lynx?

FAUNEOn a retrouvé son collier au fond de l’étang du Duzillet, dans le Chablais. L’enquête est stoppée

Les deux petits de «Nati», dont le cadavre n’a jamais été retrouvé, sont en pension à Jura Parc en attendant d’être relâchés.

Les deux petits de «Nati», dont le cadavre n’a jamais été retrouvé, sont en pension à Jura Parc en attendant d’être relâchés. Image: DR

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On ne peut qu’imaginer la scène, car dans ce monde où tout se filme pourtant en direct, il n’y avait hélas pas de témoin: on est en automne 2016, un homme jette dans l’étang du Duzillet, sur la commune d’Ollon, le collier que portait au cou le lynx qu’il a tué (avec des complices?) quelques heures plus tôt (lire notre édition du 25 mars). Le braconnier n’a pas de chance: quelque temps plus tard, le 10 octobre 2016, une plongeuse découvre – hasard phénoménal – le collier à plusieurs mètres de fond. Elle trouve l’objet un peu bizarre, mais elle repère, dessus, les coordonnées du Kora, l’organisme qui gère la surveillance des grands carnivores sur le territoire suisse. L’enquête peut commencer. Le service en charge de la faune du canton de Vaud dépose une plainte, le procureur prend le dossier en mains.

Moyens insuffisants

Les soupçons se portent très vite sur des habitants de la région. Chasseurs, éleveurs, les deux. Le garde-faune a recueilli des témoignages qui font état d’attitudes bizarres de la part de certaines personnes. Dans un monde idéal, il faudrait que les gens soupçonnés puissent être mis sur écoute, mais ce n’est pas possible. Frédéric Hofmann, chef de la section chasse, pêche et surveillance du canton, le regrette: «Le procureur peut ordonner une écoute téléphonique dans le cas de crime, mais pas pour un simple délit, même si en l’occurrence la mort d’un lynx, animal protégé, sans doute par empoisonnement, aurait mérité des moyens plus intrusifs pour connaître la vérité.»

L’enquête est suspendue, cela signifie qu’elle n’aboutira pas. «Tout finit pourtant par se savoir, dans ce milieu. Que ce soit au détour d’une conversation de bistrot, ou par une dénonciation, on verra bien», estime le garde-faune qui ne cache pas son dépit, d’autant plus que depuis ce braconnage, ses relations avec certains chasseurs sont devenues délicates. Comme si toute son activité compréhensive et constructive depuis des décennies ne comptait plus. On ne lui pardonne pas d’avoir fait son travail, d’avoir cherché des preuves.

Sauvée de justesse

L’histoire, qu’on peut mettre en parallèle avec la mort d’un loup dans le canton de Fribourg, ou avec celle du lynx criblé de plombs dans la région de Bière en 2015, montre que les prédateurs ont de vrais ennemis que rien n’apitoie. Car Nati, la femelle lynx dont le collier a été retrouvé, avait déjà failli mourir quelques mois plus tôt. Un paysan l’avait découverte agonisante dans la région de Villars, en mai 2016, empoisonnée de toute évidence, mais elle avait été sauvée grâce aux efforts du même garde-faune et d’un vétérinaire. Relâchée dans la nature équipée du fameux collier qui permettait de suivre ses déplacements – et indirectement de voir comment elle se portait – elle avait mis bas deux petits deux mois après cette première alerte. Tous les trois furent suivis par monitoring pendant quelques semaines. Puis plus rien. Le collier était tombé en panne. Mais le garde-faune parvint, grâce à un piège photographique, à la repérer, elle et ses petits.

Tout allait donc bien jusqu’à l’affaire du collier. Et ses petits, avaient-ils eux aussi été braconnés? Encore une fois, le garde-faune est allé au bout de sa conscience et de sa passion pour son métier et pour la nature. Il est reparti quadriller la région, il y a posé des pièges photographiques, une carcasse de chevreuil tué sur la route, et… il a eu le bonheur de repérer les deux orphelins désemparés dans la région du Chamossaire. La nuit suivante, il déposait à nouveau un appât pour les deux chatons, mais cette fois à l’intérieur d’une cage. Et hop, après la capture, départ pour Jura Parc où ils sont toujours et attendent d’être relâchés. Ils ont 1 an, c’est le moment ou jamais de les libérer pour qu’ils ne perdent pas leur instinct et leur débrouillardise.

Moins de chevreuils à tirer

Forcément, cette perspective suscite des énervements du côté des chasseurs qui considèrent depuis longtemps que le lynx est leur rival, puisqu’il s’attaque aux mêmes proies qu’eux, les chevreuils principalement. Frédéric Hofmann explique: «Je peux affirmer que ces méfaits, comme le braconnage du lynx, ne sont voulus et réalisés que par un faible pourcentage d’entre eux. Certes, une majorité est défavorable à la présence du lynx, mais le passage à l’acte n’est l’œuvre que de quelques personnes mal intentionnées.»

La colère est née des restrictions qui touchent, depuis le retour du lynx – ils sont aujourd’hui une bonne trentaine sur le territoire vaudois – les contingents de chevreuils que les chasseurs peuvent tirer. Il y a quelques années, ils pouvaient abattre chacun six chevreuils en période de chasse, selon la région du canton. Depuis que le lynx partage le repas avec eux, ils en sont parfois à un seul. De quoi encourager l’extrémisme? D’autres chiffres intéressants teintent le paysage vaudois: l’an dernier, 978 chevreuils ont été tués… sur les routes. Alors, qui a la vie la plus difficile? Les chevreuils, les chasseurs, les éleveurs ou les lynx? En ce qui concerne ces derniers, ils sont 9 à avoir été tués par braconnage ou sur la route depuis octobre 2015. C’est beaucoup. Il y a vingt ans, en Valais, quand le gypaète faisait son retour dans les Alpes, un chasseur en avait tiré un. L’histoire avait fait grand bruit, le chasseur, ciblé, en était tombé malade. L’extrémisme n’entraîne semble-t-il que des problèmes. Récemment, des opposants à la chasse sont allés scier (!) les pieds de miradors installés tout exprès pour des tirs de régulation ordonnés par l’Etat de Vaud . Les chasseurs s’en sont aperçu à temps. Mais s’ils étaient montés sur les miradors, ils auraient risqué leur vie. On pourrait jouer à qui est le plus cruel, dans un monde de prédateurs… (24 heures)

Créé: 17.06.2017, 13h10

Les lynx ont aussi des bons amis...

C’est arrivé en avril dernier: une habitante de l’Est du canton de Vaud, en moyenne montagne, a jeté un coup d’œil, comme chaque jour, en direction de sa terrasse, en se disant qu’elle y verrait peut-être un des oiseaux qu’elle aime. Le spectacle était très différent: un lynx flânait devant sa fenêtre, semblait trouver l’endroit à son goût, jusqu’au moment où il est… monté sur la table de jardin pour y rêvasser. Un événement exceptionnel que l’heureuse observatrice a demandé à une amie de photographier. Elle tient à garder le lieu secret, précisément pour que l’animal ne devienne pas une cible. Cela dit, du côté du projet Kora, qui observe et recense les grands carnivores, cet animal n’est pas un inconnu. «B559», son petit nom de baptême pas très poétique pour le suivi statistique et scientifique, a été plusieurs fois repéré et saisi par des pièges photos dans une région comprise entre… les hauts de Montreux et le Stockhorn (BE). C’est là-bas qu’il a été vu pour la première fois, et défini alors comme un subadulte (adolescent, en quelque sorte) né en 2015. Quand les jeunes quittent leur maman, ils peuvent effectuer de longs trajets en quête de territoire. C’est son cas. «B559» cherchait sans doute une bonne terrasse, où flâner en paix. (Image: CLAUDIA HISCHENHUBER)

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