Ann Roux dépoussière la musique des Lumières

HistoireLa violoniste prépare une thèse sur les musiciens qui ont hanté les salons du baron de Prangins.

Ann Roux dans le salon du Château de Prangins, sous le portrait de Louis-François Guiguer, dont le «Journal» évoque  comment la bonne société «musiquait» au XVIIIe siècle.

Ann Roux dans le salon du Château de Prangins, sous le portrait de Louis-François Guiguer, dont le «Journal» évoque comment la bonne société «musiquait» au XVIIIe siècle. Image: Philippe Maeder

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C’est l’histoire d’une rencontre. Entre la violoniste Ann Roux et le baron Louis-François Guiguer. Pourtant, deux cents ans les séparent. La première, tombée par hasard à la Bibliothèque cantonale universitaire sur les trois tomes du volumineux «Journal» rédigé par le châtelain de Prangins entre 1771 et 1786, se prend de passion pour le récit de la vie quotidienne de ce noble de la campagne vaudoise. À l’époque, la musicienne, fraîchement émoulue du Centre de musique ancienne de Genève, cherche à en savoir plus sur les pratiques musicales du siècle des Lumières. «Par curiosité, j’ai épluché ces écrits pendant une année. J’y ai trouvé près de 400 références à la musique, de la commande d’un clavecin à une belle voix entendue dans un salon, de l’évocation furtive d’un instrument à une société qui se réunit pour «musiquer» spontanément».

Elle avait aussi accumulé trois classeurs de partitions citées dans cet ouvrage de mille pages publié par les Amis du Château de Prangins d’après les recherches de Chantal de Schoulepnikoff, première conservatrice du Musée national de Prangins. Cette dernière conseille alors à la violoniste originaire du Canada de trouver un cadre scientifique pour poursuivre son travail. Anne Roux, diplômée du Conservatoire de musique du Québec, à Montréal, premier prix de virtuosité dans la classe de Pierre Amoyal au Conservatoire de Lausanne, où elle réside, enseigne au Conservatoire de musique de l’Ouest vaudois (COV). Elle se lance alors dans une formation. Elle obtient un master en musicologie de l’Université de Genève avec son mémoire sur «Louis-François Guiguer, baron de Prangins, et l’opéra-comique».

Ce descendant de banquiers protestants, officier des gardes suisses au service du roi de France, est un amateur de musique. Lorsqu’il hérite du domaine de Prangins, dans un Pays de Vaud sous autorité de Leurs Excellences de Berne, Louis-François Guiguer reste en phase, malgré l’éloignement de Paris, avec l’esprit des Lumières. Son entourage compte de nombreux chanteurs et instrumentistes amateurs et professionnels, qui se produisent ou assistent à des spectacles donnés dans un cadre public ou dans les salons de la bonne société. «Je pense qu’on faisait de la musique au château tous les soirs, bien que Guiguer lui-même ne mentionne jamais qu’il jouait d’un instrument. Dans l’inventaire fait à sa mort figurent pourtant un violon et un lutrin», note Anne Roux, qui poursuit ses recherches dans le cadre d’une thèse sur la musique à Prangins au siècle des Lumières, qu’elle espère terminer dans une année.

Comédies au château

Genève était alors une étape importante pour les musiciens professionnels qui sillonnaient les routes entre Paris et l’Italie en quête d’engagements. Dans son «Journal», le baron Louis-François Guiguer cite une vingtaine de chanteuses, d’instrumentistes et de compositeurs qui ont profité de leur séjour genevois pour faire le déplacement dans son château. Parmi eux Nicolas Capron, Giuseppe Demachi, Jean-Baptiste Tricklir, compositeurs interprètes célèbres à l’époque mais tombés aujourd’hui dans l’oubli. On donne à Prangins le «Pygmalion», acte de danse de Rameau ou l’opéra-comique le plus joué à l’époque, «Les deux chasseurs et la laitière», qui divertissait souvent Marie-Antoinette au Petit Trianon.

À Prangins, on construit une scène, des décors pour ces séances de comédies chantées exécutées par un joyeux mélange de musiciens professionnels et amateurs. «Monsieur Garcin a été assez généralement repris d’avoir joué trop foiblement; il a ajouté une cantatille en duo pour la fin. C’est-à-dire qu’il a donné des paroles, mais la musique, très éloignée des françoises, a été composée à Prangins» , peut-on lire dans le «Journal» à propos de «Pygmalion».

Ami proche de Louis-François, ce Laurent Garcin, de Cottens, lui-même musicien, fait venir des livrets d’opéra qu’on lit au château, notamment ceux d’André-Modeste Grétry, un contemporain du baron très en vogue. À Prangins, on passe un dimanche entier à écouter le claveciniste Francesco Bianchi jouer des ariettes «au nouveau goût du public de Paris». Mais on se rend aussi à Nyon, en juin 1773, pour assister en compagnie du bailli bernois aux quinze représentations données par une troupe de comédiens de Genève.

Après avoir enregistré un duo pour violons de Nicolas Capron pour le nouvel audioguide du château, en 2012, Ann Roux a animé l’année suivante l’inauguration de l’exposition «Noblesse oblige» du Musée national avec un récital conférence sur les musiciens en visite chez le baron. De cette démarche est né un projet discographique dont le premier enregistrement est sorti en mars dernier (lire ci-contre). «L’idée est de faire découvrir au public un répertoire parfois perçu comme simple et superficiel. Or c’est une musique qui n’est certes pas aussi ronflante que le baroque, a même un côté mignon, mais qui est pleine de délicatesse et techniquement très exigeante.» Ann Roux, qui finance elle-même une bonne partie du projet et s’est même fait construire un rare modèle français de clavecin, entend sortir dans les années à venir cinq à six enregistrements de ces compositeurs venus à Prangins.

Créé: 16.12.2018, 08h59

Nicolas Capron, le chaînon manquant

Le premier album de la collection musicale au Château de Prangins fait redécouvrir la personnalité bien oubliée de Nicolas Capron (c. 1740-1784), violoniste très réputé à Paris. On sait, par le journal de Guiguer, que Capron a séjourné à Prangins du 11 au 13 avril 1779.

A-t-il joué des extraits de son «Premier livre de sonates à violon seul et basse» édité en 1768? L’enregistrement des six sonates du recueil par Ann Roux, Marianne Lee, violoncelle, et Lionel Desmeules, clavecin, révèle un compositeur talentueux et virtuose.

Si son langage se rattache sans hésitation au «style galant», ce terme ne doit pas faire croire à une musique décorative et superficielle. Certes, c’est un art destiné à plaire, et qu’on aurait encore davantage apprécié avec un violon plus souple et charmeur.

On est vite frappé par la générosité mélodique, la sûreté de la conduite musicale, un goût pour les modulations et certains effets de rupture ébouriffants. Au-delà de la convention baroque de la basse continue, la partie de violon, l’agencement des thèmes et la forme des sonates annoncent clairement le classicisme, avec ici un ton de confidence et une élégance qui font penser à Mozart.

Dans ses propres sonates pour violon et clavier, Mozart sublimera encore cet art de la conversation en musique et du chant orné. Lors de son second séjour à Paris en 1778, Mozart a fait jouer ses symphonies par le Concert Spirituel dont Nicolas Capron était l’un des membres; peut-être a-t-il croisé le violoniste et eu connaissance de ses sonates? Matthieu Chenal

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