«Nous n’avons pas une année à perdre!»

InterviewLe Musée cantonal des beaux-arts lance sa dernière saison à Rumine avant de rejoindre le site de la gare en 2019. Vingt mois pour se préparer et le temps de donner envie?

Bernard Fibicher est arrivé au MCBA en 2007 alors que le canton rêvait encore d'un musée à Bellerive.

Bernard Fibicher est arrivé au MCBA en 2007 alors que le canton rêvait encore d'un musée à Bellerive. Image: PATRICK MARTIN

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Les années ne se ressemblent pas toujours pour le MCBA, si 2014 bouclait sur un bel exploit de 53 000 entrées offert par «La magie du Paysage russe» et ses 31 000 visiteurs, 2016 a vu 35 750 personnes monter le grand escalier du Palais de Rumine, soit 8000 de plus qu’en 2015. Quant à 2017, elle débute sur une certitude: les mois vont passer très vite jusqu’à la clôture d’un chapitre centenaire. Un épilogue que Bernard Fibicher, directeur de l’institution, a rêvé magistral avec Ai Weiwei, plasticien chinois que tous les musées du monde s’arrachent. «Il était important de terminer en beauté, en plus, avec un artiste s’intéressant à et travaillant toutes les matières réunies par les musées de Rumine, son exposition le prouvera.»

Ses portes fermeront le 28 janvier 2018, quel est le programme du jour d’après…
C’est sûr que pour le public, ça doit faire un choc d’imaginer que dans moins d’une année, il n’y aura plus rien du tout dans notre cadre actuel. On pourrait même avoir l’impression qu’on va se tourner les pouces jusqu’à la réouverture du nouveau musée à l’horizon septembre-octobre 2019! Mais pour nous, il s’agit d’une étape dans un processus. On n’aura plus d’expositions ici, mais en revanche de plus en plus de renfort – dont bientôt un nouveau conservateur dans le champ art contemporain – pour travailler et préparer les collections au déménagement. Début 2016, nous avions déjà fermé plusieurs salles et lancé l’entreprise préventive nécessaire au transport des œuvres. Elle va encore s’intensifier. Chaque objet doit être photographié et examiné tout en vérifiant la validité des indications antérieurement portées à l’inventaire. On les complète avec des dimensions, on évalue l’état de conservation, l’opportunité ou non de changer de cadre et on imagine le type d’emballage adéquat pour le transfert ainsi que l’emplacement dans les futures réserves.

Cette tenue de l’inventaire n’aurait-elle pas dû être réalisée au fur et à mesure?
Nous l’avons bien sûr fait au fil des ans mais dans la perspective d’objets qui traversent les années, et qui doivent donc être réévalués cycliquement. Ce travail est accompli à chaque fois qu’une œuvre sort pour être exposée ou prêtée, mais le suivi en continu n’était pas possible pour des questions de ressources et de temps. Sur les plus de 10 000 pièces de notre collection, on peut dire que le travail en cours concerne plus de la moitié.

Une fermeture de longue durée pour se préparer, c’est un luxe, mais n’est-ce pas aussi prendre le risque de se faire oublier en disparaissant de la place muséale suisse?
Je ne crois pas que cela soit dangereux et, par ailleurs, c’est aussi l’occasion pour nous de développer notre stratégie de communication sur les réseaux sociaux et d’assurer, dans l’intermède, une présence de qualité sur ces canaux.

Sauf que ces réseaux ne concernent pas tous les publics, ni ne remplacent une exposition…
L’idée est de conserver une visibilité tout en s’ouvrant à de nouveaux publics, stratégie que nous n’avions pas pu mettre en œuvre jusqu’ici, tellement nous étions pris par la gestion du quotidien. Il faut savoir aussi que dès la remise des clés du musée – on parle de fin janvier 2019 – nous avons prévu de mener une opération d’ouverture. Comme nous serons hyperactifs à l’intérieur, il faudra que cela se sache!

Et les rumeurs prétendant qu’il vous faudra plus de deux ans pour vous installer…
C’est totalement faux même si l’ampleur peut faire peur, rien qu’à imaginer déplacer les 30 000 à 40 000 volumes de notre bibliothèque! Mais je le répète, la fermeture effective ne durera qu’une année, puisque au printemps 2019 nous serons de retour avec cette action d’ouverture que nous communiquerons en temps voulu.

Depuis le début du projet, les questions reviennent sur le contenu et la programmation sans vraiment avoir de réponses. Cette culture du secret ne finit-elle pas par le desservir?
Nous n’allons pas attendre 2019 pour communiquer, c’est sûr, mais il faut aussi savoir créer l’attente. C’est vrai que cet exercice de l’interview est difficile sans pouvoir citer ou s’appuyer sur des noms! Mais je peux vous dire que la première exposition du musée, lorsqu’il sera alors en pleine exploitation, servira de fil rouge pour la suite.

Ces précautions sont-elles vraiment dues à l’envie de surprendre ou à un projet encore au stade embryonnaire?
Nous en sommes au stade de l’idée, rien n’est fixé précisément quant au nombre d’œuvres parce que tout dépend encore de ce qui va se passer pour nous dans l’intervalle et notamment concernant de nouvelles donations (ndlr: prévue demain une conférence de presse devrait annoncer «des dons diversifiés»). Mais je ne me fais aucun souci pour cette première exposition, dont nous rêvons depuis longtemps. Elle sera intéressante et spectaculaire.

Peut-on imaginer une affiche du calibre de celle d’Ai Weiwei, faisant appel à l’une des grandes figures de l’art contemporain?
Oui.

Peut-être Anselm Kiefer, Jeff Koons, Gerhard Richter ou serait-ce Soulages, collectionné ici et actuellement exposé à l’EPFL?
Je ne dirai rien, si ce n’est que nous devons frapper fort tout de suite pour nous affirmer, nous n’avons pas une année à perdre pour le faire!

Côté alémanique, les puissants sont connus, mais en Suisse romande, il n’y a pas vraiment de leader parmi les institutions publiques. Comment devenir cette tête qui dépasse?
Déjà par la réunion de trois musées sur un même site, ce qui est unique ici et même relativement rare en Europe. Les espaces vont nous permettre d’agender plusieurs événements en parallèle, dont la programmation de signatures fortes des XXe et XXIe siècles – comme Ai Weiwei – sur un rythme biennal. Nous poursuivrons aussi le travail sélectif initié ces dernières années autour de nos collections, en ouvrant sur une nouvelle perspective ou en cernant un angle comme avec «L’artiste à l’œuvre», l’exposition actuelle qui pointe en direction de notre future «salle dossier». De mon côté, j’aime beaucoup les présentations thématiques et ne suis pas le seul. Et puis, bien sûr, il est question d’accrochages monographiques dont bénéficieraient aussi les artistes vaudois ou œuvrant sur le canton.

Le reproche existe, effectivement, on les a vus à Pully, à l’Espace Arlaud ou ailleurs. Pourquoi ne pas leur avoir ouvert vos portes jusqu’ici?
Avec un programme à trois expositions par année, une d’art contemporain, une d’art plus ancien, et une thématique, nous n’avions ni les espaces, ni les moyens de le faire. Nous les aurons dans le nouveau musée.

Ce déménagement sera-t-il aussi l’occasion d’atténuer vos réticences face à une politique d’exposition plus offensive, mais peut-être plus rassembleuse…
On peut parler de blockbusters, oui, mais cela ne doit pas être l’objectif numéro un. Nous ambitionnons surtout de faire venir des publics variés et hétéroclites, en espérant que les gens qui se sentent bien chez Gianadda ou chez Beyeler passent aussi chez nous.

Deux fondations privées qui ont aussi pour objectif la rentabilité: le terme n’est plus tabou?
Il l’est moins. A moyen terme, nous allons devenir une fondation de droit public ce qui nous permettra d’approcher des privés comme des entreprises pour des campagnes de récoltes de fonds.

Serez-vous le directeur de ce nouveau musée?
Pas très longtemps, mais j’ai encore cinq ans devant moi avec quelques années pour le tester. Après, il y aura un passage de témoin.

Se discute-t-il déjà?
Non.

Créé: 06.03.2017, 09h21

Accrochage en jachère

De retour chaque année depuis 2002, Accrochage-Vaud se voulait le reflet de la vitalité créative comme des multiples singularités de la scène vaudoise. Sauf que, depuis quelques années, la manifestation était boudée par plusieurs grands noms et rencontrait un public de plus en plus critique à son égard. Essoufflée et dans l’impasse, la formule n’a donc pas passé le cap de 2017, mais l’intention d’offrir une vitrine à la création contemporaine n’est pas morte pour autant.

Bernard Fibicher confirme en même temps qu’il admet l’impact du «boycott» sur Accrochage et sa tendance à devenir «de fait, une succursale de l’ECAL». «Nous devons réfléchir à tout ça, poursuit le directeur du MCBA. Imaginer un événement plus attractif, plus ouvert, aller vers quelque chose de davantage «curaté». Peut-être que le rythme annuel doit aussi être repensé. Mais ce qui n’est pas à prouver, c’est le dynamisme prépondérant de la scène vaudoise comme notre désir de la soutenir, comme nous l’avons fait en étant les premiers à exposer Julian Charrière, aujourd’hui sélectionné pour la grande exposition de la Biennale de Venise.»

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