L’anonymat décline son identité en photographies

PhotographieA l’Elysée, l’exposition thématique «Anonymat d’aujourd’hui» explore la perte d’identité en milieu urbain.

Un exemple de l'exposition «Anonymat d'aujourd'hui» du Musée de l'Elysée: la petite fille chinoise de la série «Chinese childhood» (2008) du photographe Su Sheng s’absorbe à une fenêtre semblable à toutes les autres.

Un exemple de l'exposition «Anonymat d'aujourd'hui» du Musée de l'Elysée: la petite fille chinoise de la série «Chinese childhood» (2008) du photographe Su Sheng s’absorbe à une fenêtre semblable à toutes les autres. Image: SU SHENG

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En plus de se pencher sur la passionnante figure de Werner Bischof, le Musée de l’Elysée complète son offre de début d’année par une exposition thématique ambitieuse car construite sur une perspective socio-anthropologique. «Anonymat d’aujour­d’hui», sous-titrée «Petite grammaire photographique de la vie urbaine», se propose en effet d’explorer «la question de l’individu dans la ville» à travers des œuvres tirées de la collection du musée, dont certaines ont été acquises tout spécialement pour l’occasion.

Pauline Martin, commissaire de l’exposition, a su construire un discours visuel pertinent au gré d’images très diverses, mais qui finissent par se répondre et tisser des liens, formant un tout qui vaut plus que la somme de ses parties. Outre l’opportunité d’échapper à leur emprise plastique, le rythme conféré à ces différentes propositions permet aussi de tailler des facettes dans un concept malaisé, qui ne se laisse pas toujours facilement illustrer: l’anonymat. Il y a d’ailleurs un paradoxe assez fascinant à décliner cette thématique de la non-identité par le biais de photographies supposant une volonté de prise de vue et de choix du sujet qui peuvent sembler aller à l’encontre de la notion revendiquée, même si l’image a ce pouvoir de montrer sans nommer.

Cadre urbain omniprésent

Les sans-abri du quartier de la gare de Zurich de Thomas Kern et les paysages urbains artificiels de David Molander, construits pièce par pièce à partir de sa banque de données personnelles, ne partagent presque rien, mais tous deux, à leur manière, traduisent un abandon, une déshumanisation. D’un côté, la misère, l’exclusion, de l’autre les stéréotypes. Comme l’indique le sous-titre de l’exposition, le contexte est toujours relatif à un cadre urbain. La ville est ce lieu qui, par effet de masse, noie les identités. Une qualité pour les individus épris de liberté. Un étau blindé d’indifférence pour ceux qui sont réduits à la survie. Des deux côtés du spectre pointe la solitude – un aspect souligné par exemple par Anoush Abrar et ses riches bourgeois de la communauté juive iranienne de Los Angeles qui, aux confins de la mégapole américaine, paraissent un peu perdus dans leurs jardins soignés.

Anonymes de la photocopieuse

Mais les visions reliées ne se laissent pas toutes réduire à une dimension sociologique. Certains travaux, comme celui de Pablo Zuleta Zahr, pointent plutôt l’interchangeabilité des individus, similaires selon certains filtres ou critères (comme la couleur de leurs vêtements dans son cas) et qu’il utilise, dans sa série «Baquedano», comme des touches de peinture sur sa fresque orthogonale. L’impossibilité de mettre une identité précise sur un personnage aperçu ouvre aussi la boîte de Pandore de l’imaginaire: c’est ce que tente Julien Benard: il a photographié (huit ans!) la salle de la photocopieuse de l’entreprise en face de chez lui. Jouant sur le cadre, de l’image ou de la fenêtre, il masque les visages et crée un mystère.

Le plus souvent, l’anonymat se voit attacher des connotations négatives – c’est peut-être la lacune ou la difficulté de l’exposition. Uniformité, exclusion, perte de soi: l’anonyme préfère souvent ne pas le rester. Ce fut le cas de personnes «capturées» par Luc Delahaye dans le métro, qui lui intentèrent un procès pour défendre leur droit à l’image. Et perdre non seulement leur action en justice, mais aussi, momentanément, cet anonymat dont Warhol prophétisait l’interruption pour une durée de quinze minutes.

Lausanne, Musée de l’Elysée Jusqu’au di 1er mai
Rens.: 021 316 99 11
www.elysee.ch

Créé: 02.02.2016, 09h51

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