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Quand les architectes rêvent de théâtres utopiques

À Renens, la Ferme des Tilleuls accueille une expo passionnante sur les salles de spectacle restées au stade d’esquisses.

L'expo présente de nombreux documents, plans et croquis comme cette immense salle de spectacle dessinée par l'architecte italien Enzo Venturelli (1910-1996).
L'expo présente de nombreux documents, plans et croquis comme cette immense salle de spectacle dessinée par l'architecte italien Enzo Venturelli (1910-1996).
DR
Léonard de Vinci, Théâtres pour écouter la messe, 1487-1490.
Léonard de Vinci, Théâtres pour écouter la messe, 1487-1490.
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Théâtre mobile, 1968-1971, Claude Häusermann-Costy/Pascal Häusermann/Patrick Antoine.
Théâtre mobile, 1968-1971, Claude Häusermann-Costy/Pascal Häusermann/Patrick Antoine.
PHILIPPE MAEDER
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Imaginez un théâtre sur l’eau où les spectateurs arriveraient en barque; un autre en forme de soucoupe volante posée au milieu de nulle part; un autre encore évoquant une forêt de stalagmites. Dès l’Antiquité, les architectes ont esquissé, rêvé, fantasmé des salles de spectacle en écho à leurs aspirations propres, mais aussi à des programmes politiques ou à des mutations sociales, technologiques, idéologiques. À Renens, la Ferme des Tilleuls présente une kyrielle de ces projets visionnaires restés à l’état d’esquisses dans une exposition passionnante, «Théâtres en Utopie», jusqu’au 23 septembre. Reproduction de documents anciens (dont certains sont de véritables trésors!), plans et maquettes dévoilent les contours de ces édifices truffés d’imaginaire.

Échappées et exutoires

«Pour les architectes, ces projets sont des échappées, parfois des exutoires, souligne Yann Rocher, commissaire de l’expo créée en 2013 à la Saline royale d’Arc et Senans. Nous avons cherché à comprendre pourquoi ils se sont mis à «délirer» et à dessiner des bâtisses incroyablement monumentales.»

Les raisons en sont multiples. Par essence, le théâtre (du grec theaomai, «contempler») est le lieu où l’on regarde. Un espace de représentation sous toutes ses coutures: artistique (l’action jouée sur scène) et sociale (l’endroit où il faut être vu). Inscrit dans le tissu urbain, le théâtre se fait aussi instrument de promotion politique voire de propagande. Sans oublier qu’une salle de spectacle représente un formidable défi technique. Théoriciens et architectes rivalisent d’inventivité en termes de perception visuelle, d’acoustique ou d’équipements scéniques.

Des theatra sur pivot imaginés par Caius Scribonius Curio vers 51 av. J.-C. au règne du théâtre total au début du XXe siècle, en passant par Léonard de Vinci et ses «théâtres pour écouter la messe», les scènes utopiques traversent les époques. À une exception près: le Moyen Âge. Pas une trace de théâtre utopique. Pourquoi? «Cette question m’a titillé pendant mes recherches, sourit Yann Rocher. Je pense que l’exposition montre de grandes périodes d’intensité. Pourquoi ne trouve-t-on rien au Moyen Âge? Je l’ignore. Il y a peut-être des documents qui ont été perdus.»

Mise en scène du pouvoir

En parcourant les salles, une thématique revient telle une rengaine: la Nature, antagonisme de la Culture. «Certains concepteurs ont valorisé cette idée d’aller contempler la quintessence culturelle en pleine nature.» Vers 1770, Gabriel Pierre Martin Dumont dessine une «Salle de spectacle en bosquet», théâtre à l’italienne dont les courbes sont délimitées par des haies. Souvent, les résurgences de la Nature entrent en résonance avec l’époque. Un exemple? «Dans les années 1920, les frères Luckhardt se sentent tellement écœurés par la guerre de 14-18 qu’ils veulent réinventer la culture. Mais cela ne peut se produire dans les villes historiques, qui ont conduit au conflit, raconte Yann Rocher. Ils conçoivent donc un projet dans les Alpes, inspiré des formes et matériaux de la montagne.»

«Certains concepteurs ont valorisé cette idée d’aller contempler la quintessence culturelle en pleine nature»

Nés de l’imaginaire des architectes, les projets de salles utopiques répondent aussi à des aspirations politiques. Le théâtre devient outil de communication ou de propagande. À la Révolution, Charles Percier et Pierre-François-Léonard Fontaine prennent part à un concours et crayonnent un projet au titre éloquent (et pompeux): «Théâtre, temples et arènes pour célébrer les triomphes de la République et les fêtes nationales» (1794). Dans les premières décennies du XXe siècle, l’Italie fasciste et l’URSS fourmillent de projets appuyant les idéologies autoritaires. «On assiste à un élan incroyable. On recense, pour cette époque, huit grands concours pour créer de nouveaux lieux en Europe.»

Les dirigeants commandent des théâtres de masse, édifices monumentaux occultant le spectateur en tant qu’individu. «Cela se traduit par des auditoriums géants où se passent d’immenses assemblées anonymes.» L’enveloppe des bâtiments, grandiloquente, répond à une mise en scène du pouvoir. Le message? Prenez garde, on vous surveille. Les plans du Grand théâtre synthétique, conçus en 1931 par Ilya Golosov pour Sverdlovsk, en Russie, ont de quoi faire trembler. Ses immenses façades tournées vers la ville donnent l’impression d’être épiés par un télescope géant. Plus effrayant encore, le «Teatro armonico» dessiné par Luigi Vietti entre 1927 et 1928 figure un énorme insecte aux atours kafkaïens.

Riche, fascinant, érudit aussi, ce parcours à travers ces théâtres chimériques s’achève dans les années 1980. Pourquoi? «Nous avons trouvé des éléments jusque dans les années 1980.» L’utopie se serait-elle atténuée ou déplacée ailleurs? Pour un temps, peut-être. «J’ai l’impression qu’elle revient petit à petit depuis la crise de 2008. D’ailleurs, la réalisation de cette exposition en est peut-être l’un des symptômes.»

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