Quand les architectes rêvent de théâtres utopiques

ArchitectureÀ Renens, la Ferme des Tilleuls accueille une expo passionnante sur les salles de spectacle restées au stade d’esquisses.

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Imaginez un théâtre sur l’eau où les spectateurs arriveraient en barque; un autre en forme de soucoupe volante posée au milieu de nulle part; un autre encore évoquant une forêt de stalagmites. Dès l’Antiquité, les architectes ont esquissé, rêvé, fantasmé des salles de spectacle en écho à leurs aspirations propres, mais aussi à des programmes politiques ou à des mutations sociales, technologiques, idéologiques. À Renens, la Ferme des Tilleuls présente une kyrielle de ces projets visionnaires restés à l’état d’esquisses dans une exposition passionnante, «Théâtres en Utopie», jusqu’au 23 septembre. Reproduction de documents anciens (dont certains sont de véritables trésors!), plans et maquettes dévoilent les contours de ces édifices truffés d’imaginaire.

Échappées et exutoires

«Pour les architectes, ces projets sont des échappées, parfois des exutoires, souligne Yann Rocher, commissaire de l’expo créée en 2013 à la Saline royale d’Arc et Senans. Nous avons cherché à comprendre pourquoi ils se sont mis à «délirer» et à dessiner des bâtisses incroyablement monumentales.»

Les raisons en sont multiples. Par essence, le théâtre (du grec theaomai, «contempler») est le lieu où l’on regarde. Un espace de représentation sous toutes ses coutures: artistique (l’action jouée sur scène) et sociale (l’endroit où il faut être vu). Inscrit dans le tissu urbain, le théâtre se fait aussi instrument de promotion politique voire de propagande. Sans oublier qu’une salle de spectacle représente un formidable défi technique. Théoriciens et architectes rivalisent d’inventivité en termes de perception visuelle, d’acoustique ou d’équipements scéniques.

Des theatra sur pivot imaginés par Caius Scribonius Curio vers 51 av. J.-C. au règne du théâtre total au début du XXe siècle, en passant par Léonard de Vinci et ses «théâtres pour écouter la messe», les scènes utopiques traversent les époques. À une exception près: le Moyen Âge. Pas une trace de théâtre utopique. Pourquoi? «Cette question m’a titillé pendant mes recherches, sourit Yann Rocher. Je pense que l’exposition montre de grandes périodes d’intensité. Pourquoi ne trouve-t-on rien au Moyen Âge? Je l’ignore. Il y a peut-être des documents qui ont été perdus.»

Mise en scène du pouvoir

En parcourant les salles, une thématique revient telle une rengaine: la Nature, antagonisme de la Culture. «Certains concepteurs ont valorisé cette idée d’aller contempler la quintessence culturelle en pleine nature.» Vers 1770, Gabriel Pierre Martin Dumont dessine une «Salle de spectacle en bosquet», théâtre à l’italienne dont les courbes sont délimitées par des haies. Souvent, les résurgences de la Nature entrent en résonance avec l’époque. Un exemple? «Dans les années 1920, les frères Luckhardt se sentent tellement écœurés par la guerre de 14-18 qu’ils veulent réinventer la culture. Mais cela ne peut se produire dans les villes historiques, qui ont conduit au conflit, raconte Yann Rocher. Ils conçoivent donc un projet dans les Alpes, inspiré des formes et matériaux de la montagne.»

«Certains concepteurs ont valorisé cette idée d’aller contempler la quintessence culturelle en pleine nature»

Nés de l’imaginaire des architectes, les projets de salles utopiques répondent aussi à des aspirations politiques. Le théâtre devient outil de communication ou de propagande. À la Révolution, Charles Percier et Pierre-François-Léonard Fontaine prennent part à un concours et crayonnent un projet au titre éloquent (et pompeux): «Théâtre, temples et arènes pour célébrer les triomphes de la République et les fêtes nationales» (1794). Dans les premières décennies du XXe siècle, l’Italie fasciste et l’URSS fourmillent de projets appuyant les idéologies autoritaires. «On assiste à un élan incroyable. On recense, pour cette époque, huit grands concours pour créer de nouveaux lieux en Europe.»

Les dirigeants commandent des théâtres de masse, édifices monumentaux occultant le spectateur en tant qu’individu. «Cela se traduit par des auditoriums géants où se passent d’immenses assemblées anonymes.» L’enveloppe des bâtiments, grandiloquente, répond à une mise en scène du pouvoir. Le message? Prenez garde, on vous surveille. Les plans du Grand théâtre synthétique, conçus en 1931 par Ilya Golosov pour Sverdlovsk, en Russie, ont de quoi faire trembler. Ses immenses façades tournées vers la ville donnent l’impression d’être épiés par un télescope géant. Plus effrayant encore, le «Teatro armonico» dessiné par Luigi Vietti entre 1927 et 1928 figure un énorme insecte aux atours kafkaïens.

Riche, fascinant, érudit aussi, ce parcours à travers ces théâtres chimériques s’achève dans les années 1980. Pourquoi? «Nous avons trouvé des éléments jusque dans les années 1980.» L’utopie se serait-elle atténuée ou déplacée ailleurs? Pour un temps, peut-être. «J’ai l’impression qu’elle revient petit à petit depuis la crise de 2008. D’ailleurs, la réalisation de cette exposition en est peut-être l’un des symptômes.» (24 heures)

Créé: 10.06.2018, 11h23

«Bâtir un théâtre, c’est imaginer un outil au service de ceux qui y travaillent»

Que signifie édifier un théâtre aujourd’hui? Quelles sont les contraintes, les impératifs, les utopies actuelles? L’architecte François Jolliet en connaît un rayon. Le bureau lausannois Pont 12, dont il est l’un des associés, a rénové l’Arsenic de fond en comble (2011-2013), esquissé les plans du nouveau Théâtre de Carouge (prévu pour 2020) et s’est vu confier les rênes de la modernisation de la salle Charles Apothéloz à Vidy.



(Image: Pont 12 architectes)

Alors, à quoi pense un architecte à sa table, au moment de tracer son premier trait de crayon? «Bâtir un théâtre, c’est imaginer un outil au service de ceux qui y travaillent. Ma première démarche sera donc d’essayer de nouer un rapport de confiance avec le régisseur technique.» François Jolliet parle en connaisseur. Dans une autre vie, il a été acteur, scénographe – balayeur aussi, souligne-t-il! – au sein du Théâtre Onze, compagnie fondée à la fin des années 1960. L’architecte sexagénaire file la métaphore: «Notre mission est de concevoir le vide, comme le monde avant la création.» Comprendre: dessiner un plateau vierge où le théâtre pourra éclore. Un lieu en devenir, ouvert à l’appropriation par les artistes. «À mon sens, c’est là que se situe l’utopie – du grec u-topos, «non-lieu». Cette idée de construire un lieu vide au service de personnes dont le métier est de créer un imaginaire.»

L’architecte, lui, habille cet espace de tous les éléments invisibles, indispensables au déroulement d’un spectacle: installation des décors, des projecteurs, de câbles électriques.

Une fois la scène esquissée s’ouvre un deuxième chapitre: le public. Comment établir le meilleur rapport scène-salle? Par les calculs, en partie; par empirisme, surtout. «Nous devons faire attention aux conditions de vision, d’écoute et de perception.» Le croquis est simple: la tête du spectateur assis devant soi ne doit pas obstruer la vue sur les pieds du comédien, où qu’il se place sur le plateau. «On dessine les rangs de l’ensemble de l’audience. Cela génère ce qu’on appelle la courbe de vision, détaille l’architecte. On fait, on refait, on discute, on réfléchit aux coûts…» Pour le son, un acousticien effectue des lancers de rayons en 3D afin de tester la réverbération.

Et l’enveloppe du théâtre? Édifié dans la ville, le bâtiment se doit d’épouser le tissu urbain. Avec une sacrée contrainte: sa cage de scène. «Le volume atteint souvent les 24-25 mètres. Il s’agit donc d’un outil encombrant. Nous devons souvent expliquer cette problématique aux gens.»

Parfois, un élément essentiel échappe aux architectes. «L’équipe de Pont 12 a concouru pour la nouvelle Comédie de Genève avec un projet reconnu pour son outil de création.» Mais la réalisation lui a passé sous le nez pour avoir proposé un foyer «moins prestigieux» que celui du projet lauréat. «Nous avons appris de nos erreurs. Lorsque nous avons pris part au concours du Théâtre de Carouge, nous avons imaginé un grand foyer ouvert au maximum sur l’esplanade.»

Aujourd’hui, un nouveau défi de taille attend les architectes de Pont 12 au Théâtre de Vidy: rénover l’emblématique salle Charles Apothéloz imaginée par Max Bill pour Expo 64. «Une machinerie de scène a une vie de 50-60 ans. Cette salle a atteint ses limites.»

François Jolliet en dresse l’inventaire: volumes étriqués, loges décrépites, dédale pour accéder aux ateliers, absence de salle de répétition, sans oublier les normes de sécurité. «Tout l’enjeu sera de réaliser le maximum dans l’enveloppe qui nous sera allouée. C’est là le défi principal.»

Infos pratiques

Renens, Ferme des Tilleuls
Jusqu’au 23 sept.
Ma-ve (11 h 30 - 23 h), sa (11 h - 23 h)et di (11 h - 19 h)
Rens. 021 633 03 50
www.fermedestilleuls.ch

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