L’art comme envers de l’horreur des camps

ExpositionA Berlin, «L’art de l’holocauste» trouve de la lumière au cœur des ténèbres

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L’indicible ne semble pas avoir été plus aisé à montrer. L’horreur des camps, la misère et la coercition du ghetto apparaissent parfois au gré de l’exposition «Kunst aus dem Holocauste» (L’art de l’holocauste), inaugurée il y a peu par la chancelière allemande Angela Merkel au Musée historique allemand de Berlin. Mais presque toujours par la bande, sans insister.

Quelques peintures ou dessins abordent le thème de la mort et de l’extermination de manière plus frontale – des cadavres extirpés d’un convoi ferroviaire par exemple – mais la plupart des 100 œuvres exposées, toutes tirées de la collection du Mémorial Yad Vashem de Jérusalem, ne donnent que des notations discrètes des réalités endurées par leurs auteurs, dont la moitié environ ont survécu à la guerre. Cette lacune peut sembler étonnante et aller dans le sens des thèses de l’historien Raul Hilberg, qui postulait une soumission de la population juive face à l'extermination planifiée par les Allemands et contre lesquelles les tenants de Yad Vashem s’étaient d’ailleurs élevés.

L'individu face à l'intenable

La question mérite d’être posée mais, face aux œuvres présentées à Berlin, s’ouvre prioritairement une autre dimension, de l’ordre de l’intime: celle de l’individu face à l’intenable – et qui tient, pourtant. L’interrogation prend une ampleur anthropologique et sa pertinence vaut toujours. Comment l’être humain peut-il résister pour sa survie mentale lorsqu’il est confronté à l’aliénation totalitaire et à la promesse de l’anéantissement programmé? L’art est un recours possible, un plan de sauvegarde pour l’esprit et c’est bien cela qu’évoque «L’art de l’holocauste».

Il est frappant de voir l’œuvre d’une fillette âgée de 8 ans à l’époque, Nelly Toll, la seule à être encore en vie aujourd’hui, détailler avec force couleurs deux jeunes filles s’ébattant dans un champ. La création «fictionnalise» là ce qui est interdit ici. L’imaginaire joue son rôle de refuge, mais aussi de dérivatif et ce n’est pas rien car les descriptifs précisent à quel point s’approvisionner en papier, en crayons ou en couleurs, comportait déjà de risques dans un camp. Quant à consacrer son temps à une activité artistique, il ne fallait craindre ni l’interdit ni la suspicion idéologique pour s’y adonner.

La caricature de Hitler par Pavel Fanti – très ouvertement agressive – est en cela exemplaire d’audace et même de témérité. Si le dessinateur est décédé pendant sa détention à Theresienstadt, son dessin lui a survécu, préservé de la destruction par des inconnus qui prenaient autant de risques que son auteur… Mais cette œuvre fait figure d’exception. L’expression est rarement conflictuelle.

Touches noires sur la neige

Certains se contentent de documenter le quotidien, l’attente morne (comme tunnel vers l’abyme), osant parfois représenter au fusain un paysage neigeux ponctué par un défilé de prisonniers qui se rapprochent de l’auteur et d’un destin terrifiant. D’autres réalisent les portraits de leurs camarades, se dévouant à restituer leurs traits – probablement embellis – témoignant de la vie au cœur de la mort.

La dramatisation est rare. Les baraquements sont restitués dans leur ennuyeuse géométrie sur un terrain boueux, les dortoirs dans leur promiscuité de capharnaüm. Tout juste un papillon se pose-t-il parfois sur un barbelé comme une équivoque manifestation d’espoir. L’objectivité avec laquelle Jacob Lipschitz rend compte – à l’aquarelle! – des blessures infligées à son frère semble pouvoir le préserver des ravages du désespoir et de la fulmination.

La capacité de rendre compte du monde, activité qui exige une distance salutaire, celle du sujet face à l’autre, est partout revendiquée. Elle passe par l’œil qui s’absorbe, la main qui exécute. La condition humaine est en jeu. Même l’ironie douloureuse de ces quatre autoportraits grotesques retraçant l’amaigrissement extrême de leur auteur fait encore partie de cette ultime volonté de rester homme parmi les hommes alors que se déchaîne l’affreuse bestialité. Dans les mêmes conditions, quelles valeurs défendrions-nous aujourd’hui? Sans écrans, aurions-nous une échappatoire?

Créé: 13.02.2016, 14h00

L'exposition

Berlin, Deutsches Historisches Museum
Jusqu’au dimanche 3 avril (tlj, 10h-18h)
Rens.: +49 30 20304
www.dhm.de

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