Les artisans vaudois ouvrent leurs antres

Art38 professionnels lèvent le voile sur leur pratique à l’occasion des Journées européennes des métiers d’art. Zoom sur trois artisans qui ouvriront leurs portes du 27 au 29 mars.

La relieuse d’art Maité Shazar sauve un exemplaire des «Métamorphoses» d’Ovide datant du XIIe siècle.

La relieuse d’art Maité Shazar sauve un exemplaire des «Métamorphoses» d’Ovide datant du XIIe siècle. Image: Philippe Maeder

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Tordre le fer, tailler le bois, ciseler le papier, élaborer un complexe mécanisme horloger, créer des décors de théâtre ou restaurer des livres anciens. Les Journées européennes des métiers d’art (JEMA) offrent un accès privilégié au savoir-faire d’habiles mains qui œuvrent le reste de l’année en toute discrétion. Preuve de l’intérêt du public, les visites mises sur pied pour la première fois en territoire vaudois en 2014 ont drainé 2800 personnes. Zoom sur trois artisans qui ouvriront leurs portes du 27 au 29 mars.


Vincent Desmeules fait plier l’acier

Au rez-de-chaussée de l’ancienne forge de Ropraz, le temps semble s’être arrêté. Mais Vincent Desmeules, qui l’a reprise en 2004, n’est pas resté figé dans la tradition. Il tord artistiquement la matière avec une patte bien à lui. Et insiste: il n’est pas forgeron, mais «ferronnier d’art. J’ai une formation dans la construction métallique, mais fabriquer des pièces standardisées, ce n’était pas mon truc.» Il s’est donc orienté vers la ferronnerie et la métallurgie artisanale à Fribourg et en France, pour ensuite développer son style.

Le chant rythmique du marteau qui s’abat sur les pièces, préalablement chauffées à mille degrés dans la grande cheminée, ne sert pas à façonner de quoi chausser les chevaux, mais des pièces uniques: sculptures, barrières de balustrades, d’escaliers ou même mobilier, telle cette table en verre aux pattes de fer. Dans ses créations, le métal s’arrondit jusqu’à imiter une structure végétale: «Je cherche de la légèreté, à la limite de la fragilité. J’essaie d’apporter de la vie.»

Il invente, mêle les métaux en millefeuille, s’essaie à la technique utilisée pour forger les sabres japonais, fait de la soudure au feu, du découpage au plasma et va chercher des minerais dans les montagnes pour certaines pièces. Devant la forge revit aussi, certains jours, une charbonnière.


Maité Shazar redonne du lustre aux livres fatigués

En blouse bleue sur ses élégants vêtements, Maité Shazar se penche sur le passé. Depuis dix ans à la Bibliothèque cantonale et universitaire, elle restaure des livres. Anciens le plus souvent, comme cet exemplaire des Métamorphoses d’Ovide du XIIe siècle. Dans sa reliure en cuir épuisée, le parchemin a beaucoup souffert. Taches, écriture pâlichonne, pages mangées, le «malade» en est au stade de dégradation la plus élevée, soit 1 sur 3. Pour lui rendre son éclat, la spécialiste pronostique 180 heures.

Rajout de cuir, de parchemin ou de papier, «lavage» à l’aide de solvants préservant la texture des feuilles, élimination délicate des souillures à l’aide d’un fin scalpel, injection de pigments de peintures dans les enluminures, tout est entrepris pour préserver les volumes originaux: «Il faut arriver à restaurer sans endommager.» Et sans donner l’aspect du neuf. Pour le cuir par exemple, la spécialiste remplace seulement la partie manquante par une peau tannée dans une teinte voisine, mais pas forcément identique, au modèle: «Nous ne cachons pas la réparation, nous ne sommes pas des faussaires.» Parfois elle ravive aussi des documents plus récents, comme ce livre d’autographes rassemblés par la secrétaire de Ramuz. Elle a aussi travaillé sur l’agenda de Clara Haskil.

Celle qui est en quelque sorte une archéologue du livre a commencé par la reliure: «J’en fais encore, ça permet toutes sortes de folies. La restauration est très technique et scientifique.» Elle s’active aussi dans son atelier privé, où elle redonne notamment vie à des manuscrits de l’Abbaye de Saint-Maurice endommagés par une inondation. Elle aime «entrer dans l’intimité d’un ouvrage», car s’agissant des volumes anciens, chacun est unique. «On se sent comme un dieu quand on arrive à redonner vie à un livre, on a l’impression d’avoir sauvé quelque chose.»


Gabrielle Rogers glisse de petits bateaux en bouteille

Du hobby de certains, Gabrielle Rogers a fait son métier. L’Américaine de 30 ans installée à Bex confectionne de petits bateaux, qu’elle glisse dans de beaux flacons. «Avant de commencer, je cherche toujours la bouteille qui convient le mieux à la forme du bateau.» Sur plusieurs rayons de la bibliothèque du studio qu’elle partage avec son compagnon s’exposent les fiasques en attente d’une embarcation. La plupart viennent de brocantes. Certaines remontent même au XVIIIe siècle.

Gabrielle conçoit le bateau à l’aide du plan qui a servi à construire l’original. Puis taille la coque dans un morceau de bois brut. Elle scie, peint, colle, tire des fils qui permettront de bien positionner tous les éléments dans leur habitacle transparent. Parfois, une légère pression suffit pour redresser les mâts et ouvrir les voiles. D’autres fois, il faut opérer à l’intérieur de la bouteille, y assembler les éléments avec une colle déposée au bout d’une longue et fine tige. Pour la réplique des Dents de la mer, il lui a fallu assembler les quatre parties du fameux bateau de pêche dans son écrin de verre. Rien que cette partie a nécessité quatre heures de travail.

La réalisation complète d’un bateau prend entre 30 et 250 heures. «Il faut avoir la main très stable – je ne peux pas commencer à travailler avant 10 h le matin – et être très zen». Luxueux voiliers, trois tonneaux de 1900, anciens navires du XVIIe siècle, les commandes sont variées. Comme ses outils: instruments d’ébéniste, voire de dentiste, ou cintres dépliés… Car elle a dû se construire sa profession. Et y apposer sa signature: Gabrielle crée aussi des vagues, des oiseaux, des personnages. «Ce qui est original dans son travail, c’est que ces scènes semblent vivantes», apprécie en connaisseur Stefan, son compagnon, constructeur sur les chantiers navals. (24 heures)

Créé: 21.03.2015, 11h09

Dans le secret des ateliers vaudois

Cette année dans le canton, 38 artisans, soit dix de plus que l’an dernier, ont répondu présent. Ailleurs aussi, la manifestation ne cesse de s’étendre, et le Jura a rejoint Genève et Vaud. Lancées en France en 2011 pour revaloriser les 217 spécialités répertoriées sur le territoire, ces visites se pratiquent désormais simultanément dans neuf pays. Etre classé parmi les artisans d’art nécessite un caractère ancestral, et un savoir-faire qui fasse autorité. Un savoir-faire qui bien souvent se perd.

Certaines professions, comme sellier, ont d’ailleurs failli disparaître. Faute de relève parfois, mais aussi de formation. Le tavillonneur Florian Despond, à Montreux, se félicite qu’une nouvelle formation lui permette d’engager un apprenti: «Dès que la filière a été mise sur pied, en décembre dernier, le jeune homme qui travaillait avec moi s’est inscrit.» Florian Despond a participé l’an passé aux JEMA et rempile: «J’ai accueilli une septantaine de visiteurs, c’était magnifique de pouvoir échanger avec le public et parler de ce métier.»

Vincent Desmeules, ferronnier à Ropraz qui reçoit dans sa forge pour la première fois, salue l’initiative: «Ça revalorise les professions manuelles, les jeunes sont très demandeurs de retour aux sources.» Cette année dans le canton, plusieurs écoles sont d’ailleurs aussi de la partie, tels que les apprentis bijoutiers de l’Ecole technique de la vallée de Joux au Sentier.

Parfois, même si aucune formation ne perpétue un art ancien, c’est le coup de foudre. Comme cela a été le cas pour l’Américaine Gabrielle Rogers, qui a décidé de mettre des bateaux en bouteille après avoir vu une démonstration dans un musée maritime, aux Etats-Unis. «C’est un savoir-faire ancestral qui se perd. Quand j’ai vu travailler ce vieux marin, j’ai su que c’était ce que je voulais faire.» Des visiteurs, jeunes et moins jeunes, auront peut-être le déclic le week-end prochain. Ou pourront comprendre
un peu mieux l’univers de ceux qui œuvrent dans le secret de leur antre, comme Vincent Desmeules: «Tout ce que je fais, j’en connais la valeur.»

Divers lieux dans le canton

Du ve 27 au di 29 mars
Inscriptions obligatoires (avant le je 26 à midi pour les visites du vendredi, avant le ve 27 à midi pour celles du samedi et du dimanche).
Inscriptions et programme complet sur
www.journeesdesmetiersdart-vaud.ch

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