Alice Pauli au pays d’Art Basel, un vrai conte

Arts visuelsParmi les 90 galeries de la première édition, la Lausannoise doyenne de la plus grande foire d’art du monde n’aurait manqué la 49e édition qui débute mardi sous aucun prétexte.

En 2010,Pierre Soulages avait a accepté de venir sur le pavillon bâlois de sa galeriste lausannoise.

En 2010,Pierre Soulages avait a accepté de venir sur le pavillon bâlois de sa galeriste lausannoise. Image: GALERIE ALICE PAULI

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Alice Pauli n’a plus besoin de se faire un nom dans le cercle des collectionneurs très exigeants… Et ce depuis des lustres. Mais dans sa galerie du Flon – le va-et-vient des déménageurs en bruit de fond, les téléphones incessants rappelant que l’échéance approche –, la Lausannoise n’a de cesse de répéter qu’elle ne pouvait pas manquer ce 49e Art Basel, au risque de se retrouver hors course pour le 50e!

«Vous savez, c’est très strict. D’une part, il faut passer les différentes grilles du jury de sélection et se renouveler. Et on ne peut pas se permettre de rater une édition, sous peine de devoir passer un tour à la prochaine. Cela m’est arrivé une fois dans la foulée du décès subit de mon fils, je ne pouvais venir à Bâle et pleurer devant tout le monde, je leur ai écrit. Ils ont compris.»

Mais lorsqu’on demande à la doyenne de la plus grande foire d’art du monde si elle devait vraiment, une fois encore, monter au front comme si sa réputation en dépendait, la réponse tombe, tranchante: c’est non! Sauf que plus tenace qu’une montée d’adrénaline, l’envie ne se commande ni ne se commente. Les Penone, Nunzio, Cognée, Verdier, Lapie, tous ont créé pour l’occasion. Sourcilleuse, respectueuse de ses artistes comme de ses collectionneurs, la dame en noir leur a donné l’impulsion. «Fabienne Verdier, je sais que sera un très grand tableau, les Penone, je ne les ai pas encore vus, mais ce sera très beau. Et Cognée, je lui ai demandé des paysages des forêts de Bretagne, mais je ne les ai pas vus non plus. Ils font tous des pièces spéciales, c’est exclu d’aller à Bâle avec de vieux stocks.»

«Je pense à Tobey, pourquoi?»

Le stress retombé, l’impatience dit surtout l’excitation avec un départ programmé dimanche, les collectionneurs entrant en lice mardi, deux jours avant le grand public. «Il y a quinze jours, je n’aurais pas dit la même chose. Là, je ne sais pas pourquoi mais depuis hier je pense beaucoup à l’Américain Mark Tobey (ndlr: décédé en 1976). Pendant le Carnaval, il me disait souvent, ils sont fous, ces Bâlois, et il venait se réfugier à Lausanne. Par contre, pendant Art Basel, tous les soirs vers 17h, il était sur notre pavillon pour signer des catalogues. Ça se savait, la foule accourait! Un jour, alors que j’étais en Colombie, je reçois un téléphone d’Ernst Beyeler me disant de rentrer très vite, Tobey allait mourir: il m’attendait. Je revois encore ce très beau vieillard vêtu de blanc qui me faisait signe de la main.»

Et… c’est ce même Ernst Beyeler qui a convaincu la Lausannoise Alice Pauli d’être de la première édition d’Art Basel en 1970. 16'000 visiteurs. 90 galeries. 10 pays. «Cologne avait expérimenté ce modèle de foire une année auparavant mais, en quelque sorte, nos Galeries pilotes lancées à Lausanne en 1963 étaient déjà dans cette mouvance. C’est l’idée d’une concentration de choses exceptionnelles et chacun, chaque galeriste doit se surpasser pour accrocher le meilleur. Il n’est d’ailleurs pas question de mettre les plus belles choses au début et de les enlever par la suite, le jury veille tous les jours.» Signe d’une foire où tous les compteurs explosent! Les autres tiennent en quelques chiffres. 290 galeries retenues parmi plus de 1000 candidatures. 95'000 visiteurs en six jours, sans parler des chèques à 7 ou 8 chiffres qui peuvent se signer.

L’argent? Cette spirale irréversible? L’influence grandissante des courtiers engagés par des collectionneurs qui ne se déplacent même plus? Restée à la discrétion des galeristes d’une époque où la surenchère ne faisait pas loi, la Lausannoise pince les lèvres pour en parler. «Ce monde est devenu un peu moins sincère, le nôtre évolue avec lui! Et c’est inévitable du moment qu’il faut avoir certains moyens pour acquérir de l’art. Mais il y a encore de vrais collectionneurs fortunés à Bâle ou d’autres qui ont bâti leurs richesses. Par contre, oui, j’essaie d’éviter ces courtiers pour autant que cela se voie, ce qui n’est pas toujours flagrant mais, en principe, la clientèle reste très sélective chez moi, discutant peu les prix. Elle sait que je n’exagère pas d’autant que je ne suis pas tellement dans les modes, genre Jeff Koons ou Basquiat!»

D’Art Basel à New York

Des souvenirs? Sûr qu’en plus de quarante Art Basel, ils se bousculent, mais très vite Alice Pauli en choisit un. Marquant. Celui du jour où elle a vendu tous les Giuseppe Penone, l’artiste italien qu’elle collectionne également pour elle quand elle ne fait pas don de ses œuvres – dont la sculpture de 14,5 mètres trônant à l’entrée du nouveau Musée cantonal des beaux-arts.

«C’était un Américain, il passait à peu près toutes les trente minutes et, à chaque fois, il en achetait un. Un dessin. Une sculpture. Un tableau. À la fin, il m’a dit: «J’ai eu du plaisir, mais j’aimerais voir ces pièces dans un endroit autre qu’ici.» Je lui ai répondu, venez à Lausanne. Il m’a demandé s’il y avait un hôtel là où j’habitais! Je lui ai dit que ce n’était pas la campagne, il est venu, on a conclu la vente. Mais quelques mois plus tard, j’ai appris son décès. Il avait légué toute sa collection au Metropolitan Museum de New York et s’était assuré que je le sache. Il y a des histoires magnifiques à Bâle, mais celle-ci, pour moi, c’est la plus belle, cet homme n’avait pas acheté parce que c’était Penone. Pour lui, il s’agissait d’une vraie découverte.»

D’autres sont plus anecdotiques… comme cette soirée où dans sa chambre d’hôtel, regardant le téléjournal, Alice Pauli reconnaît son stand alors que le reportage parle de deux visiteurs. Le milliardaire Richard Branson et le très hollywoodien Brad Pitt. «Ils auraient bien voulu s’approcher du stand, mais il y avait trop de monde à ce moment-là.»

Les deux camions bientôt débordant et prêts à partir sur Bâle, les invitations lancées y compris pour le dîner que la galeriste donne année après année, reste une question pour l’infatigable passionnée, une question indiscrète: son âge… Elle ne le dira pas, inutile d’insister! «Est-ce que c’est nécessaire? Si je le disais, on penserait sûrement que je ne peux plus travailler à cet âge-là, alors motus et on ne peut rien dire.» En revanche, Alice Pauli se réjouit d’avoir réussi un tour de force, embarquer une fois encore dans ses bagages des huiles de Pierre Soulages, l’un des artistes français les plus cotés et désormais très rare. «Il ne viendra pas. D’ailleurs, il n’est venu que deux fois, mais je suis heureuse de l’avoir, encore, l’année de son centenaire.»


Bâle, Messe Platz
Ouvert au public du 13 au 16 juin (11h-19h).
www.artbasel.com

2013
L’italien Giuseppe Penone expose ses arbres dans les jardins de Versailles dont une installation composée de sept éléments. Le 8e est à Art Basel sur le pré carré d’Alice Pauli. KEYSTONE (24 heures)

Créé: 07.06.2019, 11h09

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