Berne suit la trace de l’art ostracisé par les nazis

ExpositionLe Kunstmuseum réveille l’histoire dormant dans ses collections à travers une exposition sur l’«art dégénéré».

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Sept! Un Picasso, deux Franz Marc, un Kirchner, un Macke, un Corinth et une sculpture de Mataré: sept œuvres qui n’auraient jamais dû enrichir les collections du Kunstmuseum de Berne… si l’histoire s’était écrite différemment, si le national-socialisme n’avait pas, aussi, déclaré la guerre à l’art moderne.

Lancé à vive allure dès 1933 par Hitler arguant qu’il «n’est pas de la mission de l’art de dessiner des crétins comme des symboles de la maternité ou de présenter des idiots déformés en tant que représentant de la force virile», le rouleau compresseur nazi lamine quelque 20 000 œuvres. Leur sort se règle en trois petites lettres: un «X» et la toile passe à l’as, un «T», elle est décrochée, un «V» elle peut encore être profitable, une fois vendue!

«Il n’y a pas si longtemps encore le seul nom d’un collectionneur prestigieux ou d’une galerie suffisait comme gage de provenance»

Lancée pour le compte «effort de guerre», la grande braderie du IIIe Reich d’«art dégénéré» se renouvelle à plusieurs reprises et passe à chaque fois par Lucerne et la Galerie Fischer: le 30 juin 1939, le catalogue «Maîtres de l’art moderne en provenance des musées allemands» compte 129 numéros dont neuf Kokoschka. De son exil londonien, l’artiste prie les amateurs d’art de s’y rendre, le collectionneur de Winterthour Oskar Reinhart refuse! Pas le Kunstmuseum de Bâle: doté d’un budget spécial de 50 000 francs, il repart avec 8 pièces. Le Musée de Liège en emporte neuf dont La maison bleue, dernier tableau peint par Chagall avant de quitter la Russie. Confisqué à la Galerie nationale de Berlin, l’Autoportrait de Lovis Corinth ira, lui, au Kustmuseum de Berne. Au fil des legs ou donations, cinq autres œuvres acquises lors de cette vente le rejoindront et avec, elles, une huile de l’expressionniste Ernst Ludwig Kirchner ayant appartenu à la Kunsthalle de Brême et achetée dans une autre vente aux enchères.

Une histoire, des histoires qui se répètent 525 fois dans les collections bernoises avec plus ou moins de zones d’ombre. Bien documentées, certaines filiations ne font aucun doute, pour d’autres la fiabilité est haute, mais restent 337 trous de mémoire à combler. «Il n’y a pas si longtemps encore, rappelle le directeur Matthias Frehner, le seul nom d’un collectionneur prestigieux ou d’une galerie suffisait comme gage de provenance.» La restitution par le Musée Leopold de Vienne, ce jeudi, de deux dessins de Schiele à l’héritière du collectionneur spolié par les nazis rappelle que les choses ont changé. Héritière de la Collection Cornelius Gurlitt – fils de l’un des marchands qui ont fait commerce d’art dégénéré pour les nazis – l’institution s’est engagée à mener l’enquête sur ses collections mais, en attendant, elle en a fait une troublante exposition.

Questions sans réponse

Une exposition où le poids des questions en ferait presque oublier celui des œuvres: la solitude accablée faite bleue par Picasso dans La buveuse assoupie, les implosions colorées de Kandinsky, les ardeurs exfiltrées des montagnes suisses par Kirchner, des traits surprenants de Paul Klee ou encore les Itten, Braque, Van Gogh, Delaunay, Matisse et Manet. Mais aussi la présence inattendue d’une Femme lisant signée Félix Vallotton… «On sait que deux de ses huiles ont figuré sur les listes, explique le conservateur et commissaire Daniel Spanke. Peut-être, les nazis l’ont-ils jugé trop Français? Je ne sais pas! L’«art dégénéré» ne relève pas d’une période, il ne répond à aucun critère: c’est un discours idéologique.»

Ses faits d’armes littéralement mis à plat dans les vitrines au travers de nombreux documents d’archives, les œuvres accrochées aux cimaises racontent une autre histoire: celle d’une diversité artistique et d’une frénésie esthétique associées malgré elles à une entreprise d’épuration aussi radicale qu’arbitraire. Pourquoi elles? Quelle a été la politique culturelle de la Suisse à cette époque? Comment s’est-elle retrouvée à héberger des ventes d’art en provenance de musées allemands? Les questions fusent, le Kunstmuseum les affronte dans un accrochage chronologique par ordre d’entrée dans ses collections prouvant que même des tableaux acquis ces dernières années peuvent avoir leurs zones d’ombre…

Berne, Kunstmuseum Jusqu’au di 28 août, ma-di (10 h-17 h) Rens.: 031 328 09 44 www.kunstmuseumbern.ch

Créé: 09.04.2016, 14h50

Lausanne et Genève dans le mouvement

«Quand il y a des inconnues sur une provenance, quand on touche à une période critique, je suis pour qu’on montre ces œuvres par le biais de publications ou d’expositions, c’est exactement ce qu’il faut faire, nous l’avons fait pour une série d’œuvres compliquées en provenance d’Espagne. A ce stade, elles n’ont pas été revendiquées», témoigne Jean-Yves Marin. Directeur du Musée d’art et d’histoire de Genève, il a mis en place une politique et une méthode de travail pour passer au crible les collections.

A Lausanne, le Musée cantonal des beaux-arts s’apprête à franchir le pas: «La Confédération va libérer deux millions de francs sur quatre ans pour assister les musées qui en feront la demande dans leurs recherches sur cette période bien ciblée, explique son directeur, Bernard Fibicher. Nous espérons pouvoir faire partie de ce projet.»

1933

La loi pour lui, Joseph Goebbels, ministre de la propagande fait œuvre de censure en obligeant ceux qui font profession d’artiste à adhérer à la Chambre de la culture et reprend l’idée portée par un psychiatre de la fin du XIXe siècle estimant que la société dégénérescente était influencée par l’art. Le régime organisera une exposition à Münich pour exhiber «l’art dégénéré» en 1937, elle circulera ensuite dans 13 autres villes du Reich. (Image: BUNDESARCHIV)

1937

Le régime exhibe «l’art dégénéré» à Munich lors d’une exposition réunissant 600 toiles assorties de commentaires assassins. Et pour forcer le public à faire la différence, il monte en parallèle, une exposition des «arts allemands» néo-classiques ou gorgés de propagande. L’entrée étant gratuite, plus de deux millions de visiteurs ont suivi sur quatre mois le volet «dégénéré» de l’exposition, soit selon les données de l’époque, près de 3 fois et demi plus que ceux qui se sont présentés pour contempler l’idéal esthétique du IIIe Reich. (Image: BUNDESARCHIV)

1939

Le IIIe Reich cherchant à vendre certains tableaux se tourne vers la galerie Fischer à Lucerne. Une vente est organisée le 30 juin sous le titre «Maîtres de l’art moderne en provenance des musées allemands», la presse se pose des questions: «Les Picasso et les Matisse seront-ils transformés en canons», s’interroge alors La Revue, quotidien lausannois. Des collectionneurs privés et plusieurs musées (Bâle, Berne, Liège, Anvers et Bruxelles) sont au rendez-vous. (Image: DR)

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